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 Numéro 40, Mai 2001 
Prend-on les TIC par le bon bout? Version Imprimable  Version imprimable
Quelques réflexions autour des recommandations du Conseil supérieur de l'éducation dans son rapport 1999-2000, ÉDUCATION ET NOUVELLES TECHNOLOGIES

Michel Lavoie, conseiller pédagogique en TIC
Hélène Martineau, enseignante en TIC au programme Arts et Lettres

En 1992, le Conseil des collèges, dans son Rapport sur l'état et les besoins de l'enseignement collégial², retenait comme une de ses priorités le développement d'une culture scientifique et technologique chez l'élève du collégial. Mais il aura fallu attendre le rapport annuel 1993-1994 du Conseil supérieur de l'éducation (CSE), intitulé Les nouvelles technologies de l'information et de la communication: des engagements pressants³, avant qu'on envisage d'ajouter le recours aux nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) à la liste déjà chargée des besoins en éducation.



La parution récente du rapport annuel 1999-2000 du CSE intitulé Éducation et nouvelles technologies met de l'avant la nécessité d'une intégration réussie des NTIC dans l'enseignement et l'apprentissage en s'appuyant sur trois éléments: un énoncé de politique sur les technologies nouvelles en éducation (1), un plan gouvernemental de développement de contenus multimédias en lien avec les curriculums et les programmes d'études québécois (2), une formation appropriée des enseignants à l'intégration pédagogique des technologies dans leur pratique professionnelle (3) et le financement de projets de recherche reliés à l'intégration des technologies en éduca-tion (4). Ces récentes recommandations ont sans doute le mérite de nous rassurer quant à la pénétration des TIC dans les milieux éducatifs mais, à la lumière de nos expérimentations, elles soulèvent un certain nombre de questions et suscitent des réactions.

Pourquoi l'intégration des TIC au collégial ne fait-elle pas déjà partie autant des activités d'enseignement que des activités d'apprentissage?


Le CSE prend acte qu'au collégial, le milieuenseignant ne semble pas encore établir la nuance entre l'intégration pédagogique des technologies et l'enseignement des technologies elles-mêmes. La maîtrise suffisante des usages de base pour le traitement du texte, des nombres et des images est considérée par le milieu comme essentielle. Par contre, il ne semble pas qu'il y ait consensus sur la nécessité pour l'étudiant d'être en mesure de reconnaître ses besoins et ses champs d'intérêt en matière de technologie et de communication, tout comme de développer son autonomie comme utilisateur-consommateur. Il s'agit là pourtant d'une responsabilité sociétale importante, et on déclare dans le rapport qu'elle doit être comprise dans le projet éducatif.

On constate également que les enseignants sont peu enclins à envisager les technologies comme un moyen d'apprentissage systématique, que ce soit en temps réel (mode synchrone) ou en temps différé (mode asynchrone). L'utilisation des technologies à cette fin remet en question les perceptions traditionnelles du rôle et des responsabilités professionnelles de l'enseignant et, pour plusieurs, agit comme un facteur de déstabilisation face à l'exercice d'interventions davantage axées sur l'animation, l'accompagnement et le soutien à l'apprentissage.

Convenons qu'il est tentant de se rabattre sur la technologie en espérant qu'elle prendra tout à sa charge. Or, beaucoup de déceptions accompagnent les tentatives infructueuses de l'utiliser dans des apprentissages de grande complexité. La conception et la réalisation d'applications adaptées pour ces usages nécessitent temps, énergie et moyens financiers importants. C'est d'abord dans l'intégration d'outils simples, satisfaisants en termes d'acquisition de connaissances, d'association et d'application de procédures et de règles, que réside le meilleur potentiel d'utilisation des TIC.

Quant au recours aux technologies pour le soutien à l'apprentissage, on réaffirme dans le rapport qu'elles constituent un moyen efficace pour réaliser des objectifs d'apprentissage et de formation dans les programmes d'études. Le témoignage des enseignants confirme toutefois que les tenants de l'approche traditionnelle orientée sur l'enseignement sont réticents à cet égard: ils souhaiteraient que les TIC leur donnent la garantie et la certitude d'un meilleur niveau de réussite que celui obtenu avec les outils pédagogiques conventionnels. Entre les tenants de l'utilisation "mur à mur" des technologies et ses détracteurs "obsessifs", il y a place pour les utilisateurs de TIC qui enrichissent la pratique pédagogique et qui offrent à l'étudiant des outils diversifiés et complémentaires pour mieux apprendre.

Enfin, deux arguments parmi ceux le plus souvent évoqués par les enseignants pour écarter ou reporter l'intégration des TIC dans l'enseignement et l'apprentissage, nous semblent particulièrement banalisés, voire complètement mis de côté dans le rapport du CSE. D'une part, les enseignants éprouvent beaucoup d'appréhension devant l'absence de soutien technique et humain ; lorsqu'on s'engage dans l'utilisation et l'intégration des technologies, on constate rapidement que les facteurs temps, continuité et constance sont les maîtres mots. Pour la plupart des enseignants, si ces conditions essentielles ne sont pas toutes au rendez-vous, seule l'aide des ressources humaines professionnelles et techniques permet de maintenir le cap sur les résultats souhaités. Les enseignants ont résolument besoin de conditions facilitantes pour dépasser les écueils inhérents à l'utilisation des technologies.

D'autre part, les exigences des tâches individuelles et collectives à effectuer pour l'enseignement et le travail sur les programmes, ne laissent pas beaucoup de place à l'effort initial nécessaire dans les premières étapes (les plus exigeantes!) et associé à la planification, à la réalisation et à la production des outils pédagogiques intégrant les TIC. Les enseignants parviennent mal à concilier l'apprentissage des techniques et des produits informatiques avec le développement de stratégies pédagogiques appropriées et significatives, suffisamment validées pour servir dans les activités d'enseignement et d'apprentissage.



S'agit-il d'une intégration systématique ou systémique, réellement en lien avec la finalité des objectifs de formation des programmes et le contexte socioculturel des jeunes Québécois?
Depuis que la définition des programmes pré-universitaires et professionnels se traduit en termes d'objectifs, de standards, de compétences, de critères de performance, et que ceux-ci s'appuient sur la sanction des épreuves synthèses, le cadre global d'organisation et de fonctionnement des études collégiales s'est considérablement modifié.

Du côté des programmes pré-universitaires récemment révisés (Sciences de la nature, Arts et Lettres), les devis ministériels précisent dans les buts généraux que l'élève devra (…) utiliser des technologies appropriées de traitement de l'information4;. Cette prescription globale, implicitement orientée vers une connaissance large des outils, laisse beaucoup de place à l'interprétation locale quant au niveau des objectifs d'apprentissage à atteindre pour assurer l'intégration des technologies. On peut soupçonner que le caractère général de cet objectif de formation ne s'appuie pas seulement sur un rationnel pédagogique, mais également sur un rationnel d'économie et de faisabilité.

Le Conseil rappelle que dans le contexte des compressions budgétaires imposées au collégial depuis les dernières années, les moyens financiers nécessaires pour susciter l'intérêt, soutenir la réflexion et la formation des ressources humaines en TIC n'ont pas été considérés prioritaires et ce, malgré la mise en place d'expérimentations et de tentatives prometteuses. Le réseau collégial a dû assumer de manière cumulative les difficultés de la mise en œuvre de la réforme et le sous-financement pour l'implantation des équipements technologiques. De plus, l'apparition dans les nouveaux curriculums de préoccupations visant la maîtrise des technologies par les élèves crée une pression face à de nouveaux moyens méconnus, perçus comme peu abordables ou carrément inaccessibles.

Un constat s'impose: l'intégration systémique des TIC demeure à l'évidence un projet à long terme. Par contre, du côté des programmes techniques, bien que la finalité des objectifs et standards soit assez étroitement liée à la maîtrise de certaines compétences technologiques dans des domaines de spécialisation, l'intégration pédagogique semble en voie de progression systématique. Que ce soit par le moyen des critères de performance associés à l'évaluation dans chacun des cours ou par la voie de l'épreuve synthèse, les compétences associées à la maîtrise des technologies sont soumises à l'évaluation. Dans ce secteur, les investissements sont fortement associés aux exigences techniques requises par le marché du travail et le Ministère assure le minimum des ressources technologiques nécessaires pour l'atteinte des compétences, tenant pour acquises les collaborations à établir.

Par ailleurs, le passage de la société industrielle à l'économie du savoir modifie le contexte socioculturel global de l'étudiant et remet en question plusieurs valeurs établies du système éducatif francophone. Le Conseil reconnaît la nécessité d'avoir accès à des contenus francophones afin de soutenir la présence linguistique et culturelle québécoise.

La culture constitue un des grands axes distinctifs de la société québécoise et l'on s'inquiète lorsque l'on constate que dans l'univers des technologies nouvelles, elle est encore condamnée à un rôle de faire-valoir ou d'objet de curiosité placé à l'arrière-plan dans la vitrine des applications pédagogiques par ordinateur. Il n'est pas excessif de prétendre que notre "entrepreneurship culturel", dont on proclame si souvent le pouvoir attractif, n'ait pas encore agi sur le vaste domaine de la production de "contenus distincts" utilisant les technologies pour l'enseignement et l'apprentissage. Cette nécessité de disposer d'une culture francophone sur la place publique et mondiale d'Internet prend tout son sens lorsqu'on voit le système éducatif aux prises avec des logiciels outils dont les versions françaises ne sont pas accessibles au Québec, avec des cédéroms dont les références puisent surtout à même les cultures américaine et anglosaxonne, avec des sites informatifs et documentaires exclusivement en langue anglaise.

La culture et les technologies de l'information sont forcément deux espaces d'intervention combinatoires où la créativité des enseignants devrait pouvoir s'exercer pleinement, de manière à apporter une contribution active au développement de la spécificité québécoise et ainsi contribuer au partage d'une "richesse réellement accessible". L'utilisation des TIC au collégial doit favoriser un accès élargi à la culture québécoise, participer à un projet social et se distancier d'un projet fonctionnaliste et commerçant.

La formation, l'actualisation des savoirs technologiques et le perfectionnement des enseignants prendront-ils à charge la nécessité d'un encadrement professionnel et d'un soutien technique adéquat?
Parmi les dix critères retenus pour définir le profil de sortie d'un professeur de cégep compétent, l'intégration de l'informatique dans la classe constitue une des dimensions du savoir pédagogique général5. Le CSE reconnaît qu'il est essentiel que le curriculum des enseignants faisant leur entrée au collégial comporte une formation de base en "technopégagogie".

Il est évident qu'en matière d'intégration des TIC, les collèges sont maintenant préoccupés par la formation, l'actualisation des savoirs et le perfectionnement dans le domaine des TIC. Que ce soit par la mise sur pied de groupes de travail disciplinaires ou de comités consultatifs pour l'établissement de programmes de formation et de perfectionnement, par le développement d'activités sous diverses formes (journées pédagogiques, ateliers, sessions de formation PERFORMA, APOPmobile, conférences, demandes de soutien à la réalisation de projets d'implantation et d'intégration des programmes de subventions particuliers). Devant l'insuffisance de moyens, les enseignants ont senti le besoin de créer des organes d'intérêt et de soutien. Ils se sont regroupés (APOP, AQPC, Salle des profs, CLIC) pour échanger et se perfectionner (colloques, symposiums…).

Les ressources humaines professionnelles affectées à la gestion du changement et au développement de stratégies pédagogiques adaptées demeurent totalement insuffisantes - quand elles ne sont pas carrément inexistantes. À cet égard, la situation des collèges en région demeure anachronique et très préoccupante: on y trouve de moins en moins de ressources humaines et financières, dans une situation socio-économique excentrique entraînant fragilité et désaffection. Les établissements en région ne devraient pas subir encore davantage les inconvénients de leur positionnement régional, mais plutôt être les premiers à bénéficier des avantages reliés à l'utilisation des TIC.

Force est de constater que les initiatives des collèges et des enseignants en matière de formation et d'actualisation des savoirs technologiques demeurent, toutes proportions gardées, des tentatives efficaces mais bien fragiles dont les dimensions sont réduites et les retombées modestes compte tenu de l'ampleur du projet et des besoins.

Peut-on espérer qu'au collégial la recherche appliquée avec les technologies soit considérée comme une nécessité incontournable, au même titre que la recherche fondamentale en pédagogie?
Le Conseil reconnaît que (…) le temps occupe un espace fondamental dans les conditions de réalisation et de réussite d'un changement6 comme celui qu'exige l'intégration des technologies de l'information et des communications dans les activités d'enseignement et d'apprentissage.

Nous appréhendons toutefois que le rythme actuel de cette intégration rende le réseau collégial québécois inapte à suivre ce mouvement planétaire et global d'appropriation des technologies. La quatrième (et succincte!) recommandation visant le financement de projets de recherche ne permet pas de croire que nous serons dans la course. Si le Conseil recommande au Ministre d'encourager l'action concertée et la recherche pour favoriser l'intégration pédagogique des technologies, il ne se prononce pas sur les priorités à établir et encore moins sur les axes de recherche à favoriser.

À l'aube de l'intégration des technologies, avec peu de matériel, de productions et de moyens, s'il n'y a pas d'expérience dans le "laboratoire", il y a peu à analyser et critiquer… En ce sens, nous croyons qu'il est impératif de soutenir les enseignants d'abord dans le développement de contenus et de stratégies pédagogiques validés, praticables et évaluables dans les divers domaines de l'enseignement et de l'apprentissage, et plus particulièrement en formation générale et au secteur pré universitaire. En effet, les programmes du secteur professionnel semblent davantage assurés du soutien financier en provenance du secteur privé et de l'État pour satisfaire aux exigences technologiques des marchés technique, industriel et commercial.

L'urgence se manifeste dans la production de contenus et la production d'outils d'enseignement et d'apprentissage, et non dans la recherche - qu'elle soit appliquée ou fondamentale.

Finalement…
Le Conseil exprime son inquiétude devant la polarisation possible entre les info-pauvres et les info-riches. Cependant, pour devenir info-riche, l'étudiant doit au moins avoir eu l'occasion d'être " info-techno ". Sans une manipulation suffisante des technologies, il est condamné, dès le départ, au statut d'info-pauvre.

Quand on songe aux efforts récemment consentis pour permettre aux familles québécoises de "se brancher" et à la volonté étatique de maintenir l'équité sociale en matière d'accès aux TIC et de familiarisation avec elles, il est plausible que l'étudiant du collégial s'attende à retrouver le prolongement de cette orientation à l'intérieur de ses études.

Pour plusieurs, une question se pose encore avec acuité: l'intégration des technologies ne modifie-t-elle pas fondamentalement le rôle de l'enseignant?
Les moyens technologiques devraient être des déclencheurs de la "réingénierie" des processus d'enseignement: ils devraient amener l'enseignant à se demander: "Comment vais-je redéfinir mon intervention pédagogique avec cet outil et les autres?" Ils participent à la redéfinition des stratégies pédagogiques centrées sur l'apprentissage en proposant une nouvelle syntaxe, une nouvelle grammaire, dans un nouvel environnement où l'enseignant joue le rôle d'un accompagnateur, d'un guide capable d'improvisation créatrice bien loin du modèle de maître de jeu.

Le rapport du CSE met en évidence l'importance de la compétence et de la créativité des enseignants comme intervenants déterminants, en mesure de garantir l'usage optimal et intégré des technologies en éducation. Toutefois, quel que soit l'acteur, l'exercice de la créativité dans l'intégration des technologies suppose la capacité à effectuer des remises en question, à accepter des ruptures, à opérer des choix, à établir des priorités, à consentir à l'exploration et à l'improvisation contrôlée et ce, dans l'acceptation de calendriers ouverts. Pour tout dire, dans un processus de transfert et de mise en liens perpétuellement en mouvement, créativité et efficacité se conjuguent très mal, à court terme, lorsqu'on est assez joueur pour tenter le "pari pédagogique" des TIC.



1. (titre) Éducation et nouvelles technologies, Pour une intégration réussie dans l’enseignement et l’apprentissage, Rapport annuel 1999-2000, Conseil supérieur de l’éducation, Québec.
2. L’enseignement collégial: des priorités pour un renouveau de la formation, Les points saillants, Conseil des collèges, mai 1992, Québec.
3. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication: des engagements pressants, Rapport annuel 1993-1994, Conseil supérieur de l’éducation, Québec, p. 85.
4. Programme Arts et Lettres 500.0A, Devis ministériel, MEQ, 1999.
Programme Sciences de la nature 200.BO, Devis ministériel, MEQ, 1998.
5. BATEMAN, D.,Pédagogie collégiale, vol.14, no. 3, mars 2001, « Passer le flambeau: élaboration d’un programme de perfectionnement professionnel pour les nouveaux enseignants de cégep. »
6. Éducation et nouvelles technologies, Pour une intégration réussie dans l’enseignement et l’apprentissage, Rapport annuel 1999-2000, Conseil supérieur

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