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 Numéro 9, Mai 1996 
LES INTERNAUTES Version Imprimable  Version imprimable
Ça va vite !

Pierre Séguin  (APOP)

Je commençais à peine à m'adapter à la version française - bêta - de Netscape 2.01, à son nouveau courrier électronique bidirectionnel et à son lecteur de News, voilà qu'arrive la version 3.0, qui intègre les conversations chat, la téléphonie et plusieurs modules qui enrichissent les capacités sonores et visuelles de ce fureteur de luxe. C'est pourquoi, la semaine dernière à 6 heures du matin, pour éviter l'encombrement des lignes, j'ai téléchargé le nouveau navigateur publié simultanément pour Windows, Mac et Unix. Depuis, je n'ai pas trouvé le temps d'en faire l'essai.

Au collège, on attend mes recommandations. Devra-t-on installer cette dernière version de Netscape sur le réseau ou se contenter de la vieille version 2.01 ? L'intégration du mode chat est à la fois séduisante et perturbante.

D'un côté, il est clair que les étudiants préfèrent ce mode d'échange aux forums ou aux listes de distribution. Il y a sans doute des applications pédagogiques très riches à réaliser avec cette communication synchronique. Mais les étudiants utiliseront-ils ce dialogue électronique pour enrichir leurs apprentissages ou pour se faire des nouveaux chums et de nouvelles blondes ? J'ai lu dans des revues sérieuses qu'il fallait bannir le chat des écoles et des collèges. Que faire ? Se couper d'une application populaire qui peut créer un climat collaboratif essentiel aux apprentissages ou prendre le risque de rendre les apprentissages passionnants ?

D'un autre côté, je n'ai peut-être même pas les moyens financiers et techniques de me poser la question. Combien d'ordinateurs au collège auront suffisamment de puissance et de mémoire pour faire rouler ce nouveau logiciel intégré ? Combien d'étudiants ont à la maison l'ordinateur pour utiliser pleinement cet outil de communication multiforme ? Mais, plus fondamentalement, la bande passante du collège permettra-t-elle l'usage généralisé du chat ou de la téléphonie ? Faudra-t-il se procurer un logiciel serveur pour le chat, un pour la téléphonie, un autre pour RealAudio ? La dernière fois que j'ai jeté un coup d'oeil aux prix de ces serveurs, il était clair que le collège devait songer à investir sérieusement dans la 6/49 pour réaliser l'environnement d'apprentissage idéal.

De toute façon, il faudrait pendre quelques jours pour tester le nouveau Netscape à la grandeur du réseau. Mais il faut déjà présenter les prévisions pour l'automne prochain. Et qui me dit que la version 4.0 n'est pas prévue pour le 26 août, date du début des cours ?

On a déjà de la difficulté à suivre l'évolution rapide des logiciels utilisés dans les cours, qu'arrivera-t-il avec les applications Internet ? Netscape renouvelle ses produits à un rythme effarant et Microsoft entre dans la danse. Heureusement, les logiciels clients sont gratuits pour les établissements d'éducation; mais peut-on se payer le luxe d'un technicien à plein temps pour les analyser, les installer et en optimiser le fonctionnement ? Doit-on se contenter du strict minimum et quel est-il ce strict minimum ?

Ça va très vite !

L'an dernier, l'Internet était une nouveauté et les professeurs se sont familiarisés avec les différentes applications. La préoccupation première était la présentation d'ateliers de formation pour le personnel et l'accès généralisé à l'Internet.

Mais pour l'automne, la demande se réoriente et se précise. Les profs commencent dangereusement à savoir comment exploiter le nouveau jouet dont le potentiel pédagogique n'est pas surfait.

Tel prof désire lancer une conférence news dans sa discipline ou pour informer les étudiants de son programme; tel autre voudrait constituer des listes de distribution pour chacun de ses groupes-classes. Mais la demande la plus importante, on s'y attendait, est au niveau du Web. Les projets pédagogiques sont variés et atteignent des degrés d'achèvement variés. Une prof de philo a tout un cours à publier sur le W3 ; tout ce qui lui manque, c'est un programmeur pour traduire le tout en HTML et en Java, selon ses indications pédagogiques. Des profs de sciences veulent publier leurs pages personnelles, d'autres ont du matériel pédagogique à présenter en classe ou à offrir pour animer des activités d'apprentissage, des départements aimeraient animer leur site, des programmes désirent que les résultats de leurs étudiants soient accessibles par Internet. Comment assurer, d'une part, la diffusion de toute cette information et, de l'autre, un contrôle minimal sur la qualité d'une documentation qui engage la réputation de la boîte.

Ça bouge, ça grenouille. Internet a produit son premier impact majeur. Il redonne aux profs le goût de l'innovation pédagogique. Mais ça ne s'arrête pas là. Les étudiants veulent aussi publier et chaque comité veut prendre d'assaut le Web.

Ça va vite, ça fait peur. Mais c'est bougrement intéressant. On a peur de manquer de sous - non, je m'excuse, on en manque déjà -, on a peur de manquer de ressources humaines pour réaliser les projets, on a peur de décevoir les attentes que les profs mettent dans les nouveaux outils. Mais la peur donne des ailes.

Ça va pas si vite

L'accélération du rythme des projets pédagogiques et des problèmes organisationnels qui en découlent souligne l'inertie dans certains secteurs.

Au Nouveau-Brunswick, le gouvernement a mené la fibre optique jusqu'à la porte de tous les collèges de la province. Au Québec, les collèges ont très rapidement compris qu'ils devaient se relier à Internet à même leur budget en peau de chagrin. Ils attendent la distribution des quelque 9 millions de dollars annoncés par le ministère pour se rembourser en partie. Mais n'est-il pas trop tard et les collèges branchés n'ont-ils pas déjà adopté la tendance à gérer leur budget comme celui d'une entreprise privée ?

Mais plus grave encore, la situation actuelle accroît le fossé entre les inforiches et les infopauvres, entre les professeurs branchés et ceux qui hésitent devant les NTIC, entre les étudiants technologiquement alphabétisés et ceux qui ont tout à apprendre du maniement d'une souris. En retardant à prendre des mesures quant au perfectionnement des maîtres et à la formation technologique des étudiants du collégial, le ministère se fait complice d'une société dichotomique.

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