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 Numéro 16, Avril 1997 
Les NTIC et la formation à distance Version Imprimable  Version imprimable
Des poussières d'étoiles dans l'espace cybernétique

Sylvie MALAISON  (CCFD)

 

Un extrait de l'éditorial du Time puisé dans l'édition spéciale du printemps 1995 portait sur l'ESPACE CYBERNÉTIQUE. On pouvait y lire en conclusion :

" Tout ce qui a été écrit ou dit, tant dans la presse que dans les grands réseaux d'information, tend à aller d'un extrême à l'autre, de l'excitation et du romantisme jusqu'à la peur et à la panique. Dans ce contexte, il se pourrait bien que l'impact à court terme de l'ESPACE CYBERNÉTIQUE ait été surévalué parce que surexposé. Mais cela ne veut pas dire que le vrai changement n'est pas en train de se produire. " As a rule of thumb ", comme disent les historiens, les résultats de l'innovation technologique prennent en général plus de temps à se manifester que ses chantres ne se plaisent à le prédire. Cependant, quand le changement arrive réellement, ses effets sont beaucoup plus profonds et plus étendus que ce que l'on avait anticipé ou imaginé... même par ceux et celles qui écrivent des romans de science fiction... ".

Cette affirmation est toujours vraie en 1997. Mais qu'en est-il de la relation entre les NTIC et la formation à distance ? Peut-on affirmer d'emblée que tout recours aux technologies dans l'enseignement transforme celui-ci en formation à distance ? Peut-on décréter que dupliquer sur deux sites distants un cours en face à face à l'aide de la vidéoconférence constitue une intervention intégrée de formation à distance ? Certes non, à notre avis. Voyons un peu pourquoi.


Les défis de la formation à distance

L'une des principales conséquences de la convergence technologique dans le domaine de l'enseignement est l'essor important que connaît la formation à distance partout dans le monde depuis quelques années.


Qu'en est-il au Québec ?
La formation à distance : ce que nous sommes et ce que nous ne sommes plus

Ce n'est que récemment, au Québec, que les décideurs politiques, les industriels de la communication et de l'informatique et même les milieux officiels de l'éducation ont redécouvert l'existence de la formation à distance. Il était temps ! Cela nous laisse songeur pour l'instant et nous fait un peu sourire !

La formation à distance existe officiellement au Québec et au Canada depuis 1946, donc depuis près de cinquante ans ! À ses débuts, elle s'appuyait déjà sur les technologies performantes de l'époque, la poste royale, le téléphone, et sur un fond de commerce qui n'est pas à la veille de disparaître, quoi qu'on en dise, l'imprimé. Elle a évolué, sans bruit, au gré des années, au fil des volontés politiques liées soit à la formation de la main-d'oeuvre, soit au rehaussement de la scolarisation de la population. Mais toujours, elle a intégré les développements technologiques (audiocassettes, télévision conventionnelle, informatique) dans ses pratiques pédagogiques et administratives.

Ainsi, au début les années 80, grâce aux innovations technologiques développées en formation à distance, au ministère de l'Éducation, aux ordres d'enseignement secondaire et collégial, et exportées ailleurs au Canada, en Afrique et en Europe, avec la réputation de la Télé-université qui allait croissante et qui essaimait un peu partout dans le monde, avec l'expertise développée par des centaines de chercheurs et chercheuses, de pédagogues et de gestionnaires dans le domaine, la formation à distance au Québec a connu un essor sans précédent. À cette époque, on pouvait compter, tous secteurs confondus, près de 150 000 personnes inscrites en formation à distance, et le Québec faisait figure de leader.

En 1991, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science crée le Centre collégial de formation à distance, en confie la gestion et le développement au collège de Rosemont. À peine cinq ans après sa création, le CCFD enregistre annuellement près de 18 000 inscriptions/cours et coûte trois fois moins cher à l'État qu'un cégep " avec les murs " de taille semblable. Ce qui n'est pas rien !

En 1992, la Télé-université obtient enfin ses lettres patentes après des années d'attente, continue à se développer, connaît des hausses de clientèle et crée le LICEF.

Pendant ce temps, d'autres universités, Laval, Montréal, Sherbrooke, mettent en place des structures vouées à la formation à distance et sèment la bonne nouvelle.

Cependant, c'est à cette même époque, dans les autres provinces canadiennes, à l'étranger, en Europe, aux États-Unis, en Asie, que les forces vives de la formation à distance vont commencer à négocier un virage technologique sans précédent alors qu'on assiste à une accélération du développement des technologies appliquées à l'éducation. Au Québec, il n'en sera rien ou presque.

Au cours de ces dernières années, en formation à distance, le Québec n'a cependant cessé de perdre du terrain et a perdu la place prépondérante qu'il occupait sur la scène nationale et internationale.

Permettez-moi ici de vous poser une question. D'après vous, quelle est la province canadienne la plus avant-gardiste et la plus performante en formation à distance en ce moment ? Je ne vous ferai pas languir, c'est le Nouveau-Brunswick. Ce phénomène est le résultat de la volonté affirmée de Frank McKenna. Il a personnellement pris ce dossier en main il y près de trois ans. Suivent l'Ontario, la Colombie-Britannique, l'Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse et, fait particulièrement ironique, ce sont souvent les communautés francophones de ces provinces qui sont à la fine pointe du développement. Et où est le Québec ? Là. Il dispute le dernier rang à Terre-Neuve et aux Territoires.

Les intervenantes et intervenants québécois en formation à distance ne cachent plus leur gêne dans les forums nationaux et internationaux devant l'étalage aussi évident de notre indigence et de l'écart grandissant qui nous sépare du peloton de tête.

Il existe bien quelques raisons pour expliquer cette situation mais, en aucun cas, elles ne la justifient. Que s'est-il passé ? Il faut retourner aux causes si on veut corriger le tir.

D'abord, le maintien des préjugés. Au Québec, la formation à distance a toujours été tenue, c'est le cas de le dire, à distance par les milieux officiels de l'éducation. Il faut remonter, en 1982-1984, à la publication du rapport Jean sur l'éducation des adultes et à l'énoncé de politique qui s'ensuivit pour retrouver la trace de timides mentions sur la formation à distance. Il y eut bien un avis du Conseil supérieur de l'éducation en 1988 qui fit quelque peu frissonner les branches de sassafras et puis plus rien...ou si peu...

De façon générale, les intervenants en formation à distance ont toujours eu l'impression que les milieux officiels considèrent la formation à distance comme un art mineur, un peu ce que l'opérette est à l'opéra !

C'est aussi, la plupart du temps, chez nos collègues des réseaux qu'on a tendance à accréditer les préjugés ambiants les plus tenaces. À titre d'exemple, j'en cite quelques-uns : " la formation à distance, ce n'est pas sérieux, c'est de la formation à rabais, ça n'a pas la même valeur que la formation en institution, c'est tellement facile de tricher en formation à distance, vous voyez ce monsieur, il a appris à conduire en prenant des cours par correspondance ! "

Le manque de concertation et de collaboration aussi. Jusqu'à maintenant, tous les projets formels de regroupement en formation à distance au Québec ont échoué. Ces jours-ci, on a même plutôt tendance à donner dans la décentralisation à outrance... Parce que chaque niveau d'enseignement veut sa filière de formation à distance, sa clientèle, ses programmes, ses systèmes, ses locaux, ses règles budgétaires, ses contrôles et surtout pas trop de promiscuité avec l'entreprise privée, sous prétexte qu'on ne peut pas mélanger tout cela et qu'au Québec on est différent !

Dans la pratique, ces attitudes autarciques et protectionnistes nous ont amenés dans une impasse.

Le manque de vision aussi. Au début des années 90, il était déjà perceptible, dans le monde, que les autorités politiques portaient de plus en plus d'attention au développement et au déploiement des nouvelles technologies dans tous les secteurs et notamment en éducation. Dans le différentes provinces canadiennes et dans les autres pays, les ministères de l'Éducation ont vite compris l'importance de la formation à distance sur ce nouvel échiquier et ils ont commencé à avancer des pions.

Avec d'autres, je partage le souvenir douloureux d'une très lente ouverture à cette réalité, ici.

Tout cela peut-il encore changer ?


Ce qu'il nous faut faire maintenant

Quel drôle de retour des choses ! Remise dans le circuit par le discours technologique, la formation à distance fait maintenant des adeptes. On s'y intéresse, on la cite en exemple, on en devient des experts instantanés, on la sert à toutes les sauces.

Le premier danger qui nous guette ou le premier défi, c'est selon, sera de ne pas mélanger les genres, de ne pas simplifier à l'extrême, c'est-à-dire, prendre et considérer la formation à distance pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle peut apporter. Ne pas passer du " rien à distance au tout à distance ".

L'actuel débat autour de l'autoroute de l'information nous a fait sortir de l'ombre et nous fait espérer que l'État accorde plus d'attention au dossier de la formation à distance, qu'il se décide enfin de se doter de politiques cohérentes en la matière pour intégrer la formation à distance, sous toutes ses facettes, dans un discours mobilisateur, dans des actions concrètes pour en faire un outil à part entière dans les dispositifs de son développement culturel, social et économique et surtout qu'il se décide enfin, enfin...à nous donner les moyens de cette politique.

Sur le terrain, les institutions de formation à distance sont prêtes. Elle se sont donné des orientations, des plans de développement, elles ont développé des partenariats solides avec les entreprises de câblodistribution et de télécommunication, avec des établissements du réseau collégial, avec des fournisseurs d'outils informatiques ou multimédias, elles ont sondé leur clientèle, elles sont à former leur personnel, commencent à faire la réingénierie de leurs produits et affichent leur adresse sur le " Net ".


La formation à distance : ce que nous deviendrons

La formation à distance au Québec, au Canada et dans le monde a une longue tradition pédagogique et technologique. Elle a ses théoriciens et théoriciennes, ses chercheurs et chercheuses, ses praticiens et praticiennes, ses réseaux de communication et d'entraide. Elle a développé des approches pédagogiques et administratives qui lui sont propres, elle a intégré les technologies à ses modes de fonctionnement, elle possède des acquis et des atouts précis et précieux.

Il faut que les nouveaux venus en formation à distance respectent cette expérience et cette expertise. Dans notre milieu, on a parfois l'impression que ces derniers ne prennent, chez nous, que ce qui les impressionne ou les arrange.

Cette considération générale faite, venons-en aux enjeux spécifiques.

Aujourd'hui nous vivons à l'heure de l'intégration des médias et de la mondialisation des voies de la connaissance et du savoir.

Pour évoluer, pour amplifier leur impact, pour mieux servir le système éducatif dans lequel ils sont inclus, les établissements publics de formation à distance s'engagent sur l'inforoute et mettent à profit le potentiel des nouvelles technologies. Ils comptent le faire en s'associant à d'autres pour la réalisation de projets d'intérêt commun.

Ils devront trouver des solutions inédites qui vont contribuer à introduire une nouvelle forme de stimulation intellectuelle dans le milieu de l'apprentissage et une interaction plus personnalisée entre la personne apprenante, la matière et le formateur.

La formation à distance se développera dans la mesure où elle relèvera le défi de motiver les étudiants et étudiantes tout en leur facilitant l'accès aux sources du savoir au moyen d'une méthodologie des plus efficaces.

Apprendre, permettre d'apprendre mieux, c'est là que réside le véritable défi de l'utilisation des technologies en formation à distance.

La formation à distance relèvera ces défis à condition :

  • qu'on reconnaisse qu'elle est une composante essentielle du système éducatif québécois dans le contexte de l'éducation continue ;
  • que l'on s'assure que la formation à distance continue d'être un ensemble systémique qui, à certaines conditions, engendre des économies d'échelle importantes pour l'État à l'intérieur du système éducatif québécois et qu'on lui permette d'amplifier cet avantage ;
  • que l'État investisse dans les systèmes de formation à distance, en particulier dans les dispositifs technologiques et dans la réingénierie des produits, tant dans des modes synchrones qu'asynchrones ;
  • qu'on reconnaisse que la formation à distance correspond aux besoins et aux situations de vie de milliers d'usagers du système éducatif (enseignement régulier et éducation aux adultes) et du système productif (formation sur mesure en entreprise) ;
  • qu'on reconnaisse que la nature et le sort de la formation à distance sont inextricablement liés au développement des technologies de l'information et des communications ;
  • que les établissements publics de formation à distance au Québec, à l'instar des autres institutions de formation à distance ailleurs au Canada et dans le monde, négocient le nouveau virage technologique pour garder le Québec dans la course, dans le contexte de la mondialisation des échanges ;
  • que pour ce faire, les établissements de formation à distance collaborent et s'associent pour trouver ensemble des réponses aux grands enjeux ;
  • qu'ils collaborent aussi avec tous les paliers d'intervention et toutes les instances préoccupées par l'atteinte de ces mêmes objectifs ;
  • que les établissements de formation à distance soient conscients que les frontières entre leur champ d'intervention et celui des établissements scolaires classiques se rapprochent et qu'ils doivent en conséquence s'interroger sur leur positionnement et sur les mécanismes de collaboration avec les autres composantes des réseaux ;
  • que la formation à distance reste accessible, matériellement et économiquement à l'ensemble des citoyens et des citoyennes du Québec, et j'insiste ;
  • que les établissements de formation à distance réussissent à transformer leur culture organisationnelle et leur organisation en fonction de l'atteinte des objectifs de changement ;
  • que les établissements de formation investissent dans la recherche et le développement et qu'ils accompagnent, par la formation, la nécessaire conversion de leur personnel (concepteurs, conceptrices, tuteurs, tutrices, cadres, professionnels, professionnelles, personnel technique et de soutien) ;
  • qu'ils réussissent la réingénierie de leurs produits tant sur le plan pédagogique que sur le plan technologique dans les modes synchrones ou asynchrones.


Un changement axé sur des stratégies de réalité

Les établissements de formation à distance ne parviendront à des résultats probants que s'ils génèrent des stratégies de réalité. En clair, pour aider les personnes inscrites en formation à distance à tirer le maximum de leur formation, ils doivent se donner des stratégies assez inclusives pour conjuguer leurs efforts afin de les faire converger autour de critères de qualité influencés par les enjeux, par les intérêts et les aspirations des étudiants et étudiantes.

Or, de telles stratégies ne peuvent réussir que si elles sont ancrées dans la réalité, c'est-à-dire si elles sont guidées, corrigées, évaluées et remaniées, dans leurs modalités, à partir de l'évolution des moyens dont disposent les établissements, des moyens réels de la clientèle et des résultats effectivement obtenus.

C'est là tout un cahier de charges ! Notre patience a été soumise à de rudes épreuves, mais nous avons une longue habitude du combat !

Et c'est peut-être ainsi que nos poussières d'étoiles pourront briller de tous leurs feux dans l'espace cybernétique.

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015