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 Numéro 18, Octobre 1997 
Les technologies informatiques Version Imprimable  Version imprimable
Quelques réflexions et implications sur la formation

Martine CHOMIENNE  (CCFD)

Depuis bientôt deux décennies, les technologies informatiques transforment les processus de travail dans les entreprises, et ces transformations se produisent aussi bien dans les entreprises manufacturières que dans les entreprises de service. Elles ont lieu également autant dans les unités de production que dans les unités de gestion des organisations ; c'est ainsi qu'elles demandent que l'organisation soit pensée et gérée comme un système composé d'éléments interdépendants. La communication entre les différents départements composant l'entreprise et l'intégration des processus de travail sont de rigueur. Si les qualifications des travailleurs dans ce nouveau contexte ne sont pas toujours clairement identifiées, il semble cependant que la tendance que constatait en 1987 le Bureau international du travail se confirme et qu'il faut conclure au relèvement général des compétences exigées des travailleurs qualifiés.

À partir d'entrevues avec des formateurs oeuvrant dans des entreprises qui avaient largement amorcé une informatisation de leurs processus de travail, à partir aussi d'entrevues et d'observations de professeurs du secondaire professionnel et du cégep technique dans des secteurs en transformation, à partir d'entretiens avec des sociologues et des syndicalistes, nous avons analysé quelques implications des situations de travail informatisé sur les besoins de formation. Ce sont les réflexions issues de cette consultation et appuyées par divers rapports que nous vous livrons aujourd'hui.


LE BESOIN DE NOUVELLES COMPÉTENCES

Le travail dans un environnement informatisé fait appel à des compétences générales qui n'étaient pas requises jusqu'alors dans le travail routinier que demandaient la plupart des emplois. On exige maintenant des travailleurs qu'ils s'adaptent aux changements. En effet, la rapidité de développement des nouvelles technologies, ainsi que la rapidité avec laquelle elles sont dépassées et remplacées, impliquent « une capacité d'adaptation au changement que seule une élévation du niveau de culture générale permettra d'affronter » (Grandbastien, 1990, p. 41). Toutefois, comme le rappelle Fournier (1980), une scolarisation générale plus poussée (en langues, littérature, mathématiques) ne suffira pas à atteindre la polyvalence ou les qualifications multiples, interdisciplinaires qu'on demandera de plus en plus aux travailleurs de l'entretien et de la production. « La polyvalence ne peut en fait être réelle au niveau de l'enseignement professionnel que si elle touche aussi au monde professionnel, au monde des techniques » (Fournier, 1980, p. 96). La formation doit donc être à la fois générale et spécifique, et une formation technique sera d'autant mieux atteinte qu'elle aura été préparée dès le primaire, donnant déjà aux enfants un début de culture technologique. Une conférence de l'O.C.D.E. reconnaissait ce besoin en 1986 (CERI, 1986).

La formation générale, si elle n'est pas suffisante, est cependant indispensable. Elle permettra de développer les habiletés de communication et de collaboration requises par le travail d'équipe qui sera demandé. Car les actions des uns auront des répercussions sur le travail des autres et les travailleurs devront s'informer mutuellement. On pense par exemple, dans le secteur manufacturier, aux renseignements que peut donner l'opérateur au service de l'entretien pour diagnostiquer un problème lorsqu'une panne survient sur un système automatisé de production. Lorsque les systèmes fonctionnent en continu ou dans un contexte de production « juste à temps », la rapidité de règlement des problèmes qui peuvent surgir est d'une importance capitale pour l'entreprise.

Cela implique également une plus grande responsabilisation des travailleurs. On tentera de mobiliser leur motivation et de changer leur travail pour un travail moins routinier, plus intéressant, plus libre, leur laissant prendre plus d'initiatives

Si les compétences requises sont ainsi identifiées, quels sont les contenus de formation qui permettront de les atteindre ?


LES CONTENUS

Plusieurs s'entendent pour dire que le travail devient de plus en plus abstrait. Par exemple, dans le secteur manufacturier, le machiniste s'éloigne physiquement de sa machine ; la connaissance perceptuelle qu'il avait de la pièce qu'il fabriquait, la dextérité et le doigté qui faisaient de lui un bon tourneur, font place à une connaissance intellectuelle de codes de programmation abstraits qu'il doit transmettre à une machine-outil à commande numérique. Il s'éloigne également de la production ; alors qu'il « faisait » lui-même auparavant, maintenant il « fait faire » par l'intermédiaire d'une machine.

Dans le secteur des services, le travail de bureau déjà abstrait puisqu'il consiste à manipuler de l'information, le devient encore plus car les opérations de manipulation avec les ordinateurs rendent l'objet de travail invisible et intangible. Là aussi, le travail est souvent plus varié et plus complexe qu'auparavant. D'après Filion et Bernier (1992), le travail du secteur tertiaire, surtout celui des banques et des assurances, est de plus en plus centré sur la résolution de problèmes faisant appel à des activités mentales. Là encore le caractère collectif et coopératif du travail se renforce.

De par cette abstraction, il s'ensuit que l'on exige davantage de connaissances en mathématiques et d'aptitudes à l'abstraction, au projet et à l'anticipation. L'opérateur en production doit voir venir les pannes, les prévenir, les réparer et assurer le rendement optimum du système autorégulé.

Ces changements sont rendus nécessaires par l'introduction des technologies informatiques ; cependant, on conclut de plus en plus qu'une formation approfondie en informatique ne concernera qu'un petit nombre de personnes, les autres seront des utilisateurs et ils nécessiteront une formation spécifique à l'utilisation de tel ou tel logiciel ou de tel ou tel système dans le cadre de besoins bien précis. Par exemple, les dessinateurs auront à connaître les logiciels de dessin assisté par ordinateur, et les secrétaires, les logiciels de traitement de texte. Mais avant tout ils auront à connaître (ce qui était déjà présent dans un environnement de travail non informatisé) les règles du dessin industriel pour les uns et les règles du français commercial pour les autres, à la différence qu'ils appliqueront ces règles à l'aide d'outils informatiques. Il faudra aussi qu'ils soient autonomes à leur poste de travail et, pour cela, il leur faudra des connaissances qui dépasseront la simple connaissance de tel ou tel logiciel. C'est plus par rapport à l'environnement informatisé que la secrétaire ou le dessinateur devra raisonner. L'un et l'autre devront acquérir, outre une formation informatique spécifique (comme l'apprentissage du mode d'emploi d'un logiciel), une culture technique que Bernier et Filion définissent comme « ...la possession de connaissances et de savoirs techniques, plus théoriques et moins parcellaires, permettant une maîtrise de son environnement » (Bernier et Filion, 1992, p. 55).

Mais plus que les contenus à acquérir ou les compétences à développer, se pose le problème de la formation et du recyclage constants du travailleur voulant rester à jour dans son domaine. Aussi faut-il avant tout développer chez les apprenants des habiletés autonomes d'apprentissage efficace. C'est ainsi qu'il faut que chacun acquière des capacités d'apprendre à apprendre.


UNE FORMATION RENOUVELÉE

Traditionnellement, la formation professionnelle s'est employée à donner une formation pratique aux apprenants. Cette sorte de formation prend maintenant l'allure de formation en situation réelle de milieu de travail. D'autres aspects de la formation changent également et voici quelques-uns des nouveaux paramètres auxquels devra répondre la formation professionnelle. Ces paramètres aident à proposer et à concevoir des activités qui répondent au contexte mouvant du monde du travail.

Paramètres des formations nouvelles

     

  • Les formations doivent dépasser la simple notion d'adaptation des travailleurs aux nouvelles technologies ; c'est d'un véritable changement qu'il s'agit ;
  • elles doivent être novatrices ;
  • elles doivent prendre en compte et réinvestir les acquis expérientiels et scolaires des apprenants ;
  • elles doivent développer une culture technique ;
  • elles doivent différencier formation initiale, formation continue et perfectionnement ;
  • elles doivent faire appel à des professionnels issus de l'atelier et faire alterner formation théorique et formation pratique avec encadrement sur le terrain par des employés déjà formés.

Principes qui régissent
les activités pédagogiques

Les activités qui doivent mener à une formation qualifiante émanent de méthodes pédagogiques qui sont choisies en fonction des principes suivants :

     

  • faire participer activement les élèves et les rendre responsables de leurs apprentissages ;
  • tenir compte des rythmes et des styles d'apprentissage ;
  • favoriser le renforcement et l'intégration des apprentissages ;
  • privilégier des activités pratiques et des projets centrés sur les réalités du marché du travail (ainsi la manipulation d'équipements industriels est recommandée et implique de rechercher la collaboration des entreprises et des milieux de travail) ;
  • mettre les apprenants dans des situations d'apprentissage collaboratif définies par l'échange, l'interdépendance et la complémentarité entre les coéquipiers.

Pour respecter ces principes, on peut faire appel à plusieurs méthodes d'enseignement, notamment les méthodes centrées sur l'élève (qui remettent à l'élève la responsabilité de ses apprentissages), les méthodes individualisées (qui prennent en considération le style cognitif de l'élève, le stade de son développement intellectuel, son rythme d'apprentissage, ses acquis scolaires et expérientiels), les méthodes simulant des situations de travail réel (travail pratique à l'atelier et réalisation de projets réels). Ces catégories de méthodes ne sont pas mutuellement exclusives ; par exemple, l'utilisation d'une simulation sur ordinateur est souvent une méthode active (l'interactivité peut être plus ou moins importante) et elle peut être une méthode individualisée, si l'élève travaille seul à l'ordinateur ; ce qui les rassemble, c'est qu'elles impliquent l'élève dans son apprentissage.

Enfin, on convient de plus en plus, notamment avec l'expansion des réseaux informatiques (avec Internet), que la formation aux technologies (outils de travail) passe par la formation à l'aide des technologies qui deviennent alors un outil d'enseignement/apprentissage ; en effet, les technologies permettent à l'utilisateur de développer des compétences techniques précises, mais elles permettent aussi de développer les habiletés qu'elles requièrent. L'usager se trouve constamment confronté à des situations d'abstraction, de communication, de résolution de problèmes, etc. En fait, on peut dire qu'avec les technologies de l'information et des communications l'utilisateur apprend sur le contenu en même temps qu'il apprend par le contenant.

 



Références

BERNIER, C. et FILION, A. (1992). À nouveau travail, formations nouvelles. Ottawa, Éditions Agence D'ARC.

CERI (1986). Technologies de l'information et apprentissages de base. Rapport général. Conférence internationale de l'O.C.D.E., Rapport publié par le Centre pour la recherche et l'innovation dans l'enseignement. Paris, CERI.

FOURNIER, M. (1980). Entre l'école et l'usine. Montréal, Éditions coopératives Albert Saint-Martin.

GRANDBASTIEN, M. (1990). Les technologies nouvelles dans l'enseignement général et technique. Paris, La documentation française.

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015