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 Numéro 83, novembre 2013 
Qu'apporte la technopédagogie à l'enseignement de la philosophie ? Version Imprimable  Version imprimable


Yvon PROVENCAL, enseignant de philosophie, Cégep de Granby Haute-Yamaska

 

C’est à dessein que ce titre prolonge celui de l’article d’Émilie Lavery, «Qu’apporte la technopédagogie à l’enseignement?1». Tout en reprenant certains termes de cet article, il sera plus précisément question, ici, d’une utilisation apparemment prometteuse de certaines technologies dans l’enseignement de la philosophie et, en particulier, de l’éthique et de la politique. Un accent particulier sera mis sur l’usage d’Internet.


LA «VALEUR AJOUTÉE» DE CERTAINS USAGES D'INTERNET

Certains nouveaux médias apportent quel-que chose d’original, une sorte de «valeur ajoutée2», aux pratiques de l’enseignement grâce à leurs propriétés particulières. Ainsi, en ce qui concerne l’éducation à la citoyenneté, la communication par Internet pourrait rendre possible en pratique le respect de toute personne concrète dans le monde en faisant savoir d’abord qu’elle existe, puis en permettant de l’aider dans son auto-développement par divers moyens pratiques3. Précisément, l’un des sous-titres dans le texte d’Émilie Lavery, «Rendre concrète une conception abstraite4», peut s’appliquer à un problème de fond en philosophie éthique et politique, et particulièrement en ce qui concerne l’éducation à la citoyenneté. 


COMMENT RENDRE CONCRÈTE LA PERSONNE ABSTRAITE?

Le Québécois, dit-on souvent, serait un «Canadien comme les autres». De même, par exemple, le Tibétain serait un «Chinois comme les autres», et la femme un «homme comme les autres». Et ainsi de suite. Si tel était le cas, alors toute personne serait un «homme» en un sens arbitrairement abstrait du terme. Dans le cadre d’un enseignement en éthique et politique, comment faire comprendre aux étudiants que le respect de la personne devrait s’appliquer non à une abstraction, mais à la personne concrète? Y a-t-il des méthodes, des pédagogies nouvelles pour y parvenir ou, du moins, avancer quelque peu dans cette voie? Si tel était le cas, cela permettrait peut-être une transformation profonde de l’éthique et de la politique, et même en quelque sorte du monde lui-même.


LE RÔLE CLÉ D'INTERNET POUR LA RECONNAISSANCE DES AUTRES

Le questionnement autour des technopédagogies permet d’avancer des éléments de solution au problème du respect de la personne concrète en ce qui concerne sa formulation, puis ses éventuelles solutions. C’est du moins ce que j’ai essayé de montrer récemment5. Afin d’en saisir ce qu’on peut appeler la «valeur ajoutée», voici la définition de ce que j’ai appelé «pédagogie agissant sur le monde» (PAM). Par définition, celle-ci possède d’abord deux caractéristiques:

a) Elle utilise la technologie d’Internet.

b) Elle vise le développement à long terme d’une nouvelle éducation à la citoyenneté
mettant l’accent sur le respect concret de la personne et de son groupe d’appartenance propre, à l’échelle mondiale aussi bien que nationale, ce respect dit concret étant défini par 

i) la pleine reconnaissance de l’autre personne et de son groupe d’appartenance, et 

ii) l’attitude d’aide envers l’autre personne et envers son groupe.


La reconnaissance consiste à considérer l’autre personne comme égale à toute autre personne, et à considérer son groupe d’appartenance comme égal à tout autre groupe d’appartenance, qui peut aussi bien être une nation, un groupe religieux que tout autre groupe identitaire, sans restriction6.


L’attitude d’aide envers l’autre personne et son groupe consiste à se garder le plus possible de nuire au développement autonome de cette personne ou de son groupe, et au contraire de tenter le plus possible d’aider cette personne et son groupe à se développer de façon autonome, c’est-à-dire à se développer d’après leur propre façon de comprendre et de se déterminer, au sens qu’on peut donner à ces mots dans l’éducation à la citoyenneté7.


Une PAM peut être décrite comme une œuvre créée par l’enseignant et qui consiste aussi bien, par exemple, en une lettre ouverte, un manifeste planétaire ou même un référendum mondial8. Dans chacun de ces cas, Internet joue un rôle essentiel, puisqu’il rend effectivement possible l’intention même de l’action et qu’il sert d’appui à la motivation dans la longue durée. Par exemple, un type de PAM consiste à rédiger un texte de référence se présentant comme une «Lettre ouverte à …». L’un des cas les plus achevés s’intitule «Lettre ouverte aux féministes». Celle-ci commence par une valorisation du plein respect de toutes les femmes dans le monde quelle que soit leur appartenance, qui est parfois appelée leur «différence9». Puis l’enseignement au respect est généralisé à tous les humains. Le même canevas se retrouve dans la «Lettre ouverte aux Musulmans», la «Lettre ouverte aux souverainistes québécois», etc. Les PAM ont donc des propriétés structurelles objectives qui reposent au départ sur un motif personnel ou subjectif. La personne a et conserve le droit reconnu de changer d’appartenance. 


CONCLUSION: UN AVENIR QUI PREND SENS

Une PAM n’est pas une simulation. Même si le processus est long, les PAM se font au contraire connaître, approuver et légitimer par les personnes et les nations, tout en fondant réellement une nouvelle sorte d’institution à l’échelle du monde, où tous les groupes sont représentés, et qu’on peut appeler une institution globale par Internet10. D’où la conclusion en ce qui concerne l’enseignement (et la mise en pratique) de l’éthique et du politique


Problème résolu? Au départ, le respect ne semblait pouvoir s’imposer généralement que sur des personnes abstraites, dépourvues d’identité.


Gain obtenu? Les pédagogies agissant sur le monde, si nous nous en donnons le temps, font tendre vers un monde qui, par principe, n’exclura personne, quelle que soit son appartenance11 (sa différence), la reconnaissance étant posée comme globale parce que n’excluant personne ni aucun groupe d’appartenance. Comme tel, Internet reste neutre, mais son usage communicationnel ajoute une valeur à l’enseignement dans la mesure où il rend effectivement possible la reconnaissance de toute personne et de son groupe d’appartenance sans désinformation ni restriction arbitraire. 

 

 

 


 

1 Émilie LAVERY, Clic, n° 81, janvier 2013. Le mot technopédagogie y désigne toute technologie éducative.

2 Je reprends ici l’expression «valeur ajoutée», qui a été utilisée par Émilie Lavery à la fin de son article sur le même sujet dans Profweb, chronique du 17 décembre 2012.

3 Voir mon article: «Une nouvelle pédagogie de l’action citoyenne sur le monde?», Portail du réseau collégial, 25 mars 2013. Corporation «Le réseau collégial», Montréal, Québec, Canada.

4 Clic, op. cit.

5 Voir mon article: «Une nouvelle pédagogie de l’action citoyenne sur le monde?», Portail du réseau collégial, op. cit.

6 Certes, une telle absence de restriction sur les groupes à respecter pose des problèmes d’ordre éthique et politique. J’invite le lecteur intéressé à prendre connaissance de l’une des PAM, le Référendum pour une Société de Toutes les Nations, et en particulier des explications qui y sont données à la page  «Peuples occultés» (http://touteslesnations.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/?page_id=94). 

Sur ce site, on renvoie  notamment à Jean Laponce, Michel Seymour et Philippe-Jean Catinchi. Notons que ce type de respect va de pair avec des critiques constructives, mais, au besoin, fortes des idées, des comportements et des attitudes du groupe.

7 Nous supposons ici que le développement de l’autonomie du groupe devrait être aidé d’abord, puis celui de la personne. Ce ne sera évidemment pas une sinécure! Quoi qu’il en soit, ce type éventuel de pratique pourra être revu et corrigé s’il apparaît opportun de le faire. Voir sur mon site l’Agorathèque: «Le respect des personnes et des groupes dans leur autonomie», http://agoratheque.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/?page_id=641.

8 Ces «pédagogies agissant sur le monde» se trouvent actuellement toutes basées sur mon site l’Agorathèque: http://agoratheque.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/?page_id=1832, à l’exception du Référendum pour une Société de Toutes les Nations (http://touteslesnations.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/ ).

9 Parfois, le groupe d’élection d’une femme aura pour membres un certain nombre de personnes qui s’entendent avec elle pour constituer leur propre groupe d’appartenance prioritaire. Respecter le consentement réel de cette personne signifie qu’on lui laisse la possibilité effective d’être dissidente de quelque groupe que ce soit dont elle ne veut plus être membre, qu’il s’agisse de sa société traditionnelle, de sa famille ou de son clan, etc. La dissidence ici ne signifie pas une simple divergence déclarée d’opinion. Elle signifie une volonté de séparation d’un groupe qui n’est plus le sien. Respecter la différence possible de cette femme équivaut à lui donner le droit effectif d’être dissidente et, donc, d’appartenir à un certain groupe distinct. Voir dans l’Agorathèque: «Le respect de la différence»: http://agoratheque.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/?page_id=3298.  Sur ce site, on se réfère notamment à Luce Irigaray, à Line Chamberland et à Christine Bard.

10 Cette institution globale coïncide en fait avec une PAM particulière, celle du Référendum pour une Société de Toutes les Nations (STN): http://touteslesnations.yprovencal.ep.profweb.qc.ca/.

11 Rappelons que l’ONU actuelle ne tient compte que d’un ensemble relativement restreint (193 en 2013) de nations – regroupées sous l’appellation d’« États-nations » – qui ont, en quelque sorte, le privilège commun, comme jadis les gens de la noblesse, de se reconnaître toutes entre elles.

 

 

 

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