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 Numéro 15, Mars 1997 
Le goût de réinventer l'enseignement Version Imprimable  Version imprimable


Réjean JOBIN  (CCDMD)

 

Cela fait déjà près de 15 ans que la Direction générale de l'enseignement collégial a mis sur pied le programme de production de matériel informatisé. Il s'est réalisé plus de 200 logiciels éducatifs durant ces années, pour permettre aux enseignants d'utiliser les nouvelles technologies comme moyen pédagogique. À l'heure actuelle, le catalogue du CCDMD contient environ 120 logiciels : ce qui fait du Centre le plus gros producteur de logiciels éducatifs au Québec.

Malgré cette abondante production et l'utilisation possible de divers outils des technologies de l'information et de la communication (multimédia et Internet) disponibles sur le marché, l'emploi de ces moyens pédagogiques reste modeste et inégal d'un établissement à l'autre. On retrouve même parfois des situations où deux enseignants d'un même département, donnant le même cours, diffèrent sur les bienfaits d'utiliser ces outils comme moyen pédagogique. Pourtant, il existe depuis quelques années plusieurs études qui démontrent les effets bénéfiques de l'utilisation des nouvelles technologies dans le processus d'apprentissage (en particulier pour le multimédia, les simulations et l'accès aux banques de données par Internet).

À titre d'exemple, Bernard Mataigne rapporte dans la revue électronique Édumédia (edumedia.risq.qc.ca) une des dernières recherches dans le domaine effectuée par la firme CAST (Center for Applied Special Technology) qui a produit un rapport intitulé The Role of Online Communications in Schools: A National Study.

En étudiant l'impact de l'utilisation de la télématique et en isolant ses effets sur l'apprentissage en classe, l'étude veut démontrer que les étudiants qui ont un accès télématique sont plus performants. L'étude compare 500 élèves de niveau de quatrième et sixième année dans des centres urbains (Chicago, Dayton, Détroit, Memphis, Miami, Oakland et Washington) qui ont, ou non, un accès télématique.

Selon le rapport, les élèves avec accès obtiennent des scores significativement plus élevés que les autres dans le domaine de la gestion de l'information, de la communication et de la présentation d'idées. (Référence : IAT INFOBITS, décembre 1996, no 42, ISSN 1071-5223.)

Compte tenu des possibilités de ces nouveaux moyens et de leur potentiel, on assiste à une véritable révolution de l'entreprise privée pour s'introduire dans ce nouveau marché. Ainsi, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que l'on entende parler d'investissements majeurs dans le multimédia et les inforoutes. Le 21 janvier dernier, on annonçait la création de la Médiasphère Bell où on retrouve le Centre NAD du cégep de Jonquière. La MédiaSphère Bell s'est donné comme mission de soutenir l'industrie du multimédia. Ces investissements sont effectués majoritairement par l'entreprise privée et sont loin d'être modestes. Jamais, dans toute l'histoire, il n'y aura eu autant d'investissements de la part de l'entreprise privée dans le domaine de la formation. C'est surtout dans le secteur du divertissement et de la formation que ces investissements se font régulièrement. L'implication de l'entreprise privée est si énorme que l'on prévoit que la formation continue sera bientôt effectuée en majorité par celle-ci.

 

L'enseignement virtuel

Les collèges et les universités virtuels sont à nos portes. Aux États-Unis, on estime que le nombre d'étudiants d'âge collégial va augmenter de 30 % dans les cinq à dix prochaines années. Or, les établissements seront, selon toute probabilité, incapables d'offrir les services nécessaires, compte tenu des restrictions budgétaires. C'est donc pour faire face à la musique que plusieurs d'entre eux se tournent vers l'enseignement à distance.

Un exemple : le Western Governors University se développe dans 13 États, chacun ayant investi 100 000 $, alors que des entreprises sans but lucratif ont injecté argent et services. Cette université virtuelle devrait bientôt commencer à offrir des cours par le biais d'un catalogue électronique et, par la suite, remettre des diplômes.

Par ailleurs, des entreprises privées, telles que le Computer Network, créé par Sylvan Learning Centers et MCI, vont offrir des cours de niveau collégial, de formation continue et de formation professionnelle.

De plus, IBM a signé une entente avec 35 grandes écoles, aux États-Unis comme ailleurs dans le monde, pour développer un "campus global". Tiré de : Mary Beth Marklein du USA Today du 18 décembre 1996 ("Computers allow a virtual shift in higher learning").

Plus près de nous, le collège de Bois-de-Boulogne expérimente et met en place les moyens pour créer un collège virtuel. Le CCFD met au point des cours à distance utilisant les nouvelles technologies. Le CCDMD travaille d'ailleurs avec le CCFD à réaliser un cours complet en méthodologie pour les sciences humaines (voir le numéro de décembre 1996 du Clic). Le Centre est aussi à réaliser un produit sur l'animation des petits groupes qui permettra un enseignement fort différent dans ces cours et, éventuellement, pourra servir pour un enseignement en tutorat ou à distance.

La question qui émerge d'un tel constat devient donc : Qu'est-ce qui empêche les collèges de s'impliquer dans cette métamorphose éducative ?

 

Les embûches collégiales

Pour essayer de comprendre ce qui se passe, j'ai pensé vous faire part de quelques réflexions entendues chez divers acteurs de l'éducation depuis un an. Ces réflexions nous permettront de mieux saisir ce qui se déroule présentement dans le réseau collégial et ainsi de répondre à une seconde question qui découle de ces réflexions : Les cégeps resteront-ils des maisons d'enseignement efficaces dans les prochaines années ? Et d'autre part : Quelles sont les raisons qui empêchent les collèges d'utiliser les technologies de l'information et de la communication (TIC) comme moyen pédagogique ?

Voici donc un ensemble de réflexions entendues chez divers intervenants (cadres, conseillers, enseignants, étudiants) livrées les unes à la suite des autres et qui devraient permettre de mieux saisir les obstacles véritables à l'utilisation des TIC dans l'enseignement :

" C'est une mode. Il ne faudrait pas répéter l'erreur de l'audiovisuel. "

" De toute façon, nous n'avons pas les moyens, il n'y a plus d'argent. "

" Certains collèges investissent dans ce domaine, mais ils n'ont pas nos programmes techniques qui mobilisent toutes nos ressources. "

" La majorité des enseignants ne veulent pas faire autre chose que du traitement de texte et de la gestion pédagogique informatisée. Il est donc inutile d'investir pour rien. "

" Maintenant les entreprises privées nous concurrencent et réussissent à produire des nouveaux cours. Nous ne sommes pas capables de faire plus avec moins. "

" Si l'on veut que cela fonctionne, il faut beaucoup plus d'équipement. De toute façon, celui-ci deviendra désuet pratiquement à l'achat, rendant ainsi cette mission impossible. "

" La responsabilité des APO ne constitue que 10 % de la tâche du conseiller aux APO. "

" La plupart des collèges investissent des centaines de milliers de dollars par année mais n'ont pas de politique claire de l'utilisation des APO. "

" À cause des compressions budgétaires, les véritables conseillers aux APO sont une espèce en voie de disparition. "

" On reçoit les logiciels du CCDMD, mais on n'a pas le temps de les regarder, encore moins de monter des activités de formation. "

" Le service de l'informatique des collèges est préoccuppé par l'administration et non par la pédagogie. "

" Il est possible que certains puissent trouver dans les TIC un moyen d'améliorer leur pédagogie. C'est vrai que je n'ai pas regardé ce qu'ils font, mais je n'ai pas le temps. "

" Dans ma discipline on n'en a pas besoin. "

" J'ai réalisé un logiciel éducatif avec le CCDMD, mais les collègues de mon département ne l'ont même pas regardé. "

" On ne reçoit pas de formation sur les produits. "

" On n'a pas beaucoup de soutien pour réaliser de la nouveauté pédagogique. "

" On travaille sans arrêt à reformuler les programmes, les évaluations de programmes ; où pourrait-on trouver du temps pour réinventer l'enseignement ? "

On pourrait rapporter bien d'autres réflexions de ce type. Cependant, il y en a suffisamment pour poser le diagnostic suivant : les collèges ont de la difficulté à libérer du personnel et les fonds nécessaires pour réinventer l'enseignement. Aussi sont-ils peu enclins à croire aux bienfaits de l'utilisation des nouvelles technologies en pédagogie.

Il y a donc un problème de mentalité à changer et, bien sûr, de ressources humaines et matérielles à mettre en place pour développer le goût de réinventer l'enseignement.

 

Des pistes à explorer

Au fond, la solution est simple : il faut trouver le moyen de libérer des enseignants et des conseillers pédagogiques pour développer de nouvelles façons de faire. Il faut trouver des fonds afin de mettre en place les infrastructures pour y arriver. Il faut plus que jamais travailler en partenariat avec d'autres collèges.

Comment permettre l'investissement en ces périodes de restrictions budgétaires ?

Il faut cesser la compétition entre les collèges, car l'heure est au partenariat et non à la compétition, qui est onéreuse et qui ne résout rien. Il faut penser regrouper des services et possiblement des collèges. Voici quelques hypothèses qui pourraient permettre de libérer des fonds et d'investir dans le renouveau :

  • Regrouper plusieurs collèges en un pour permettre le partage des ressources administratives.
  • Redistribuer les programmes. Il est coûteux d'avoir plus de 10 départements de bureautique ou d'informatique ou d'autres programmes dans une même région. Ce regroupement permettrait des économies d'investissement et de gestion.
  • Diminuer le nombre de programmes par établissement pour permettre un encadrement plus léger.
  • Partager les ressources d'encadrement (informatiques, financières, gestion pédagogique, etc.). Au fond, pourquoi faut-il acheter chacun son système de paie, de gestion des comptes, de gestion pédagogique ? Le regroupement permettrait des économies appréciables (imaginons par exemple COBA et les autres logiciels de gestion en quelques copies plutôt qu'une copie par établissement).
  • Créer une bibliothèque et une audiovidéothèque virtuelles pour le réseau. Non seulement l'économie serait énorme, mais la bibliothèque serait plus à jour.
  • Utilisation des micro-ordinateurs des étudiants en favorisant le branchement à distance et l'utilisation d'appareils portatifs. (Actuellement, lorsque l'on fait des enquêtes sur les étudiants et leur accès à des ordinateurs personnels, il est regrettable de constater que l'on ne puisse pas canaliser l'investissement personnel des étudiants pour aider à soutenir l'enseignement. Le ridicule, c'est de constater que, dans certaines classes d'informatique ou d'électrotechnique, la très grande majorité des étudiants possèdent des ordinateurs personnels en plus de celui que le collège leur fournit dans ces cours. Ainsi, certains étudiants ont accès à deux ordinateurs, alors que d'autres n'ont aucun accès.). L'an prochain, une école secondaire publique de Québec (CS des Découvreurs) et les HEC demanderont à leurs étudiants d'acheter et d'utiliser des appareils portatifs. Il n'y a que le niveau collégial qui ne fera pas ce type d'expérimentation.
  • Il y en a bien d'autres : il suffit d'imaginer travailler en partenariat, de partager les ressources, d'imaginer de nouvelles façons de faire et surtout d'oser faire des changements.

Certains diront que ces possibilités sont farfelues et difficiles à réaliser. Toutes les pistes suggérées nous apparaissent réalisables rapidement et sans grande difficulté pourvu qu'on ait le goût de réinventer l'enseignement.

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015