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 Numéro 75, Janvier 2011 
Compte rendu de quatre vidéoconférences sur l'interopérabilité dans les portfolios numériques Version Imprimable  Version imprimable


Marc-Antoine Parent  (GTN-Québec)

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Les portfolios numériques

En réponse à une demande exprimée par les participants à une réunion organisée par la Maison des technologies de formation et d’apprentissage Roland-Giguère (MATI-Montréal) en décembre 2009, le Groupe québécois de travail sur les normes et standards TI pour l’apprentissage, l’éducation et la formation (GTN-Québec) a offert une série de quatre vidéoconférences sur l’interopérabilité des portfolios numériques, lesquelles sont disponibles sur le site du GTN-Québec. Le présent article fait le point sur cette rencontre avec des praticiens aguerris, qui nous expliquent pourquoi il est si important de bien analyser les enjeux de l’interopérabilité.

D’abord, qu’attend-on d’un portfolio numérique? À quoi sert-il? Dans un article précédent du Clic, Robert Bibeau avait relevé les fonctions d’apprentissage, de présentation et d’évaluation. De son côté, Marij Veugelers, une des quatre conférencières, directrice du projet Portfolios numériques à l’Université d’Amsterdam et aussi active au sein du réseau portfolio aux Pays-Bas SURF NL, met l’accent sur les trois fonctions suivantes : permettre à un apprenant

  • de planifier son apprentissage,
  • d’en présenter les manifestations
  • et de réfléchir sur son processus d’apprentissage.


L’aspect de l’évaluation n’est pas pour autant oublié : Simon Grant, du JISC CETIS, dans son livre clé sur les portfolios numériques1, montre par une série de cas concrets comment le processus d’évaluation lui-même, en alimentant la réflexion, peut devenir un moyen de formation, et donc de développement personnel et professionnel.

Mais au-delà des objectifs fondamentaux d’apprentissage, le portfolio numérique devient particulièrement pertinent lorsqu’il fait en sorte que les travaux de l’apprenant sont partagés, que ce soit avec des enseignants, des mentors, des formateurs professionnels, des pairs, et éventuellement des établissements d’enseignement, des employeurs ou des chasseurs de tête. En fait, au-delà de l’environnement d’apprentissage traditionnel, le portfolio est d’abord un espace centré sur le partage. Les rôles pédagogiques s’en trouvent redessinés : le professeur devient un mentor, les pairs peuvent participer à la réflexion sur les travaux, les tuteurs ont un rôle plus direct, etc. Ces transformations pédagogiques impliquent un changement technique important : en effet, ce n’est pas tout de stocker des données ou des questionnaires, il faut aussi gérer les flux de données qui passent d’un intervenant à un autre, et ce avec des permissions appropriées aux rôles de chacun.


Quatre problèmes spécifiques

1- Échange et transfert de données

Lorsqu’on veut présenter des travaux à d’autres établissements d’enseignement ou à des employeurs potentiels, ou les partager avec eux, la notion d’interopérabilité prend tout son sens. S’il est toujours possible de créer une présentation statique dans un portfolio numérique, les traces d’apprentissage laissées au sein d’un établissement devraient idéalement être manipulables dans un autre. Cela se révèle évident lorsqu’on passe d’un établissement d’enseignement à un autre. Mais le développement professionnel peut lui aussi être réparti dans plusieurs lieux de travail, et il faut penser à d’autres cas de figure – par exemple, un stage en milieu de travail, où les activités et les résultats de l’apprenant doivent être visibles autant pour son directeur d’études que pour son mentor en entreprise. D’où l’importance d’une spécification pour le partage de données entre portfolios numériques.


2- Gouvernance et cercles de confiance

En fait, même dans les cas où n’y a pas d’obstacle technique au transfert de données, il est fréquent que certains lieux de travail ou d’études décident de protéger l’accès à certaines données. Plusieurs intervenants des conférences signalent que les problématiques d’interopérabilité sont au moins autant institutionnelles que techniques. Marc Van Coillie, leader du groupe de travail Europass au sein du consortium HR-XML et président du groupe de travail sur l’interopérabilité au sein de Liberty Alliance, insiste dans sa conférence sur l’importance de la réflexion portant sur la gouvernance des échanges de données.

À qui appartiennent les données créées? Dans les faits, elles se trouvent souvent sur les serveurs des établissements. Marc Van Coillie participe à l’organisation Internet des sujets, qui prône la prise en charge et le contrôle des données personnelles par les individus. Mais de façon large, la gouvernance des données doit être négociée, sur une base de cercles de confiance.

C’est aussi ce sur quoi insiste Luk Vervenne, de Synergetics en Belgique : à partir d’exemples de projets menés par son organisation, il décrit comment différents milieux impliqués – études, travail et gouvernement (en particulier autour des centres d’emploi) – conviennent de conditions de partage et d’échange de données, dans un écosystème global. Pour que les portfolios soient déployés dans tous les sens, il faut pouvoir assurer les conditions de confiance autour d’échanges de données sécuritaires. Mais, rejoignant en cela Simon Grant, Luk Vervenne ajoute que les difficiles accords sur le partage des données et sur les modèles de données communs ne s’obtiendront que dans la mesure où les données auront une valeur manifeste pour tous.

Encore une fois, cette valeur ajoutée dépend d’aspects techniques (services intelligents), de normes et standards (vocabulaires communs, entre autres sur le plan des compétences et des preuves de compétence), mais elle bénéficie aussi d’organisations de gouvernance (publiques, privées ou partenariats) qui jouent le rôle de facilitateurs, pour assurer un climat favorable pendant que toutes les conditions préalables (confiance, modèles de données, etc.) n’en sont encore qu’à l’état d’expérimentation limitée.


3- Description standardisée des compétences

La question du vocabulaire commun pour les compétences et les preuves de compétences est des plus complexes, et occupe autant Luk Vervenne que Simon Grant. En effet, les employeurs et les agences d’emploi souhaitent pouvoir sélectionner et trier des candidats à partir des données des portfolios, en fonction de leurs compétences. Un vocabulaire standardisé rendrait évidemment cette opération plus efficace. Dans une récente conférence sur les portfolios numériques organisée par la MATI-Montréal, le directeur Jacques Raynauld a contrasté cet aspect de standardisation avec la fonction de présentation personnalisée, fortement réclamée par les étudiants pour se démarquer. Or, il souligne que le contraste n’est nullement contradictoire : après avoir apposé un premier filtre sur des données standardisées, les employeurs souhaitent eux aussi avoir accès à des portfolios personnalisés pour mieux choisir parmi les candidats retenus.

Mais la standardisation des vocabulaires de compétences a également une visée plus subtile : le portfolio, en devenant le point de contact entre l’établissement d’enseignement et l’employeur, devient aussi une façon pour l’apprenant de mieux comprendre les exigences précises du marché de l’emploi. Encore une fois, sans tomber dans le piège d’un enseignement mis strictement au service d’un marché volatil, il s’agit pour l’apprenant de personnaliser son apprentissage tout en gardant à l’esprit l’articulation avec un ensemble de compétences requises.


4- Identité et signature

Notons enfin des problématiques liées à l’identification des auteurs. Le portfolio sert entre autres à présenter des réalisations ayant valeur de preuve : l’apprenant montre des travaux comme preuve de ses compétences, des réflexions comme preuve de l’élaboration des travaux, mais aussi un diplôme! Cette confirmation est surtout importante dans le cas des formations accréditées. L’établissement d’enseignement se porte garant du fait que que l’étudiant a bien accompli les travaux et complété la formation; de même, un établissement tiers se porte garant du fait que la formation correspond à certains critères2. Comment un employeur peut-il contrôler ces garanties? Tant que les données de l’apprenant sont hébergées par l’établissement d’enseignement, l’assurance est là, mais une fois les données exportées, il faut envisager d’autres systèmes de contrôle, par exemple une signature électronique. Il s’agit là d’un chantier ouvert.


État des lieux

1- Transfert de données : LEAP2

Le transfert de données d’un portfolio à un autre, qui constitue la base de l’interopérabilité, a déjà franchi plusieurs étapes. De nombreuses spécifications3 ont été proposées, mais LEAP2, développée en grande partie par Simon Grant, est celle qui semble s’imposer auprès de nombreux portfolios. Une des qualités de cette spécification est d’offrir un modèle pédagogique riche sur une base technique assez simple, car elle s’appuie sur des technologies bien établies. Conceptuellement, LEAP2 trouve ses racines dans le Web sémantique, sous la forme de raffinements aux attributs de métadonnées définis par Dublin Core; mais le modèle conceptuel de LEAP2 a pour première expression concrète le format LEAP2-A basé sur la technologie Atom, un format de syndication de contenu proche de RSS. Atom, un standard assez léger publié par l’IETF, est facile à implanter avec l’aide de nombreuses bibliothèques de code ouvert.

Pour dépêtrer tout cela, commençons par la notion de syndication : un flux Atom énumère une série d’articles et de documents attachés, en ordre chronologique inverse, avec quelques métadonnées de base, spécifiées par Dublin Core : auteur, type de contenu, sujet, etc. Un portfolio, exporté au format LEAP2-A, est ainsi présenté sous forme d’éléments situés en contexte par une catégorie tirée d’un vocabulaire contrôlé offert par LEAP2 : assertion, réflexion, preuve, réalisation; éléments de planification tels activité, rencontre, personne, organisation, plan; ou présentation d’un regroupement d’éléments. De plus, chacun de ces éléments peut être mis en relation avec les autres; et c’est là que la richesse pédagogique se dégage. Une réalisation «vient appuyer» une production, une rencontre «a pour résultat» une publication, un commentaire «est une réflexion sur» une activité… L’ensemble des relations peut être inclus dans le flux Atom ou dans un contenu structuré présentant une sélection d’éléments. Le modèle conceptuel est donc un modèle d’entités et de relations, propre au Web sémantique, et une expression de LEAP2 dans un format RDF est en cours de développement.

Mais au cours de sa présentation, Simon Grant a davantage mis l’accent sur la structure institutionnelle entourant LEAP2 que sur son expression technique. D’abord développé par le JISC CETIS, LEAP2 est maintenant la propriété d’une communauté, chargée de l’évolution du standard, qui doit se doter progressivement d’une structure de gouvernance. C’est probablement cette ouverture, autant que la simplicité technique, qui a encouragé deux systèmes de portfolios importants (Mahara et PebblePad) à développer les premiers une passerelle LEAP2-A. D’autres se joignent à eux, et nous souhaitons voir la pratique se généraliser.


2- Flux et échanges de données : exemples européens

Le transfert de données n’est que le premier niveau d’interopérabilité, mais c’est une base sur laquelle construire l’étape suivante : contrôler ce qui sera transmis dans les flux de données. Marc Van Coillie a présenté plusieurs systèmes, à commencer par le CV Europass, employé à grande échelle. Il est défini par un profil XML, avec des outils d’édition; des outils de transformation (vers LEAP2-A et HR-XML) sont en cours de développement. Mais beaucoup d’éléments d’une solution portfolio plus complète n’ont pas encore dépassé le stade du papier.

Même en ne définissant qu’un simple profil XML, Europass a servi de base à un projet plus important, celui de CV universel. Sur demande (révocable) de l’usager, les données du CV (en format Europass ou HR-XML) peuvent être envoyées à des sites d’emploi; de là, les formulaires de demande d’emploi sont remplis automatiquement. C’est un des exemples de valeur ajoutée des services d’interopérabilité que Luk Vervenne décrivait.

Une expérimentation plus complète a aussi été tentée dans le cadre de projets plus larges, mais l’intégration des modèles de données de la gestion de l’identité, des portfolios, des environnements d’apprentissage et des systèmes de gestion des ressources se révèle délicate dans les faits, et il en appelle à l’évolution future des standards, fondée sur une compréhension des flux de données.


3- Compétences

La recherche sur les vocabulaires de compétences est en pleine effervescence. Simon Grant, par exemple, analyse les modèles de compétences dans le cadre d’eCOTOOL, tandis que Synergetics, où travaille Luk Vervenne, a déposé un profil de standards de compétences basé sur le dictionnaire ROME. Mark Van Coillie, de son côté, souligne l’existence d’approches moins formelles des standards de compétences, comme celle de Wiki des compétences.

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Les standards comme négociation

En mettant l’accent sur la présentation des réalisations, les portfolios ouvrent nécessairement un espace de dialogue, où une pluralité d’intervenants donne lieu à une diversité d’enjeux. Comme l’a rappelé Marij Veugelers, chaque établissement apporte des modèles de données et d’exploitation différents. Ainsi, l’interopérabilité est moins un problème technique que le lieu d’une négociation, dont l’enjeu même est de déterminer ce qui sera échangé. En ce sens, la nature des échanges observés doit donner de l’information sur la conception des standards. Mais à l’inverse, Marc Van Coillie souligne aussi que les standards ont souvent pu fournir un point de médiation entre différentes parties. C’est parce que les informations personnelles sont aussi riches et représentent autant (pour) les intervenants, que la définition des standards et de leur gouvernance mérite ce travail d’écoute et de négociation


1 Grant, Simon, Electronic Portfolios : Personal information, personal development and personal values, Woodhead Publishing, Cambridge, 2009.

2 Notons encore une fois le rôle important des vocabulaires de compétences pour établir ce dernier lien. 

3 Dont IMS e-Portfolio, surtout employé aux Pays-Bas.

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015