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 Numéro 66, Janvier 2008 
Concilier les exigences pédagogiques et
technologiques, est-ce possible?
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Conjoints de faits

Michel Lavoie, coordonnateur du Service de développement des TI  (Cégep François-Xavier-Garneau)

conjoints_faitsLes exigences liées aux préoccupations et aux développements pédagogiques ne réussissent pas à s’insérer de façon naturelle dans les obligations des groupes responsables de la gestion des technologies.

Il en résulte souvent des insatisfactions de part et d’autre, lesquelles sont cependant alimentées par des objets différents.

C’est bien humblement que j’ai choisi de vous faire part de ma réflexion, ayant eu à intervenir dans les deux rôles et étant aujourd’hui responsable d’un service qui intègre ces deux fonctions. Ce texte n’a donc rien d’un compte rendu de recherche scientifique avec questionnaire, échantillon connu et niveau de représentativité de ± 3 p. 100, 19 fois sur 20! Il s’agit simplement de la réflexion d’une personne sur la question.


Conjoints? Des faits!

Les préoccupations des deux groupes ne sont pas les mêmes à la base, ni les objectifs. Illustrons, avec quelques exemples, leurs situations respectives ainsi que les mythes et préjugés qui les entourent, pour finalement en arriver à une interprétation plus intégrée de la réalité.

L’introduction de mises à jour de logiciels existants ou de corrections (rustines)
Secteur pédagogique Secteur des technologies
Les enseignants ont besoin de présentations des nouvelles fonctionnalités et éventuellement de perfectionnement pour bien saisir l’intérêt des nouvelles versions. Ils sont d’ordinaire livrés à eux-mêmes et ne disposent pas d’un accompagnement suffisant. Les techniciens craignent que cela provoque des instabilités en raison des autres logiciels installés, ce qui provoquerait une pluie de demandes individuelles de corrections.

Le déploiement se doit d’être simple, d’être si possible combiné à d’autres mises à jour, de ne pas exiger trop de ressources et de ne pas provoquer de turbulences.

Mythes et préjugés
«Comment se fait-il que lorsqu’on change quelque chose, ce qui marchait ne fonctionne plus?» «On est encore pris avec des logiciels installés de façon individuelle et dont nous ne nous souvenons plus. Les professeurs nous demandent d’installer n’importe quoi.»
La réalité
Il est vrai que les enseignants demandent qu’on leur installe des outils à licence limitée pour pouvoir explorer le potentiel des logiciels. Il peut s’agir de logiciels de grands éditeurs, de gratuiciels ou de partagiciels, ces deux derniers types de produits n’étant pas toujours conçus selon les règles de l’art. Il est donc difficile de mesurer l’impact des changements sur tous les logiciels. Ainsi, les techniciens ont souvent à installer des corrections en se croisant les doigts. Ils ne sont pas spécialistes de tous les logiciels et, une fois la mise à jour déployée, ils doivent faire preuve de vigilance pour cerner rapidement les problèmes et en limiter les effets négatifs. Faut-il rappeler ici que beaucoup de collèges possèdent au-delà de 1 000 micro-ordinateurs. La possibilité d’occurrence de problèmes augmente de façon proportionnelle au nombre, ce qui est rarement le cas pour les ressources qui les soutiennent.


L’introduction de logiciels nouveaux ou de technologies nouvelles
Secteur pédagogique Secteur des technologies
Les enseignants ont besoin de présentations de nouveaux outils pour pouvoir évaluer leur intérêt. On parle ici de deux types d’accompagnement : une présentation du potentiel pédagogique de l’outil, puis un perfectionnement sur l’utilisation de l’outil en question.

Éventuellement, les enseignants auront besoin d’assistance pour réaliser les adaptations de leur matériel pédagogique.

Les techniciens sont placés face à des outils dont ils ne maîtrisent ni le contenu ni le mode d’installation. Ils ne peuvent que faire des tests sommaires. Parfois, ils ont l’aide de ressources externes pour installer le produit, mais ils doivent par la suite se familiariser avec ce dernier, car ils devront diagnostiquer les problèmes et les résoudre.

Le déploiement est fait avec une certaine appréhension, sentiment qui croît de façon inversement proportionnelle à la renommée de l’éditeur ou du fabricant.

Mythes et préjugés
«Ils ne voudront pas qu’on l’achète, ça coûte trop cher.»

«Ils vont encore nous dire qu’on pouvait s’en passer, avant, tout en répondant aux exigences du programme, et nous demander de justifier pourquoi il faudrait changer».

Le contraire est aussi véhiculé par certains enseignants : «Pourquoi encore changer? Nos documents sont tous prêts et cela nous a demandé tellement de travail dans les dernières années. Il va falloir tout recommencer!»

«Un autre logiciel ou matériel à installer pour rien. Il ne sera pas utilisé.»

«Ils ont déjà de la difficulté à enseigner avec l’autre, qui était plus simple. On fait quoi avec les étudiants de 2e et de 3e année? On maintient les anciens outils?»

«Ce professeur-là a toujours de la misère et aboutit dans mon bureau. J’ai l’impression qu’il n’est jamais bien préparé et est toujours stressé et à la dernière minute.»

La réalité
L’implantation d’un nouveau logiciel ou d’un nouveau matériel est porteuse d’une latence naturelle. Les enseignants ne sont pas bien outillés pour l’intégrer rapidement dans leur enseignement, comptant même sur une session de «battement» pour se familiariser avec l’outil. Ce délai normal est perçu, à tort, par les techniciens comme suscitant des demandes inutiles et de la pression.

Lorsqu’un logiciel est implanté trop rapidement et enseigné immédiatement, la pression est très forte sur l’enseignant, dont la crédibilité sera peut-être entachée. Il se rabat donc régulièrement sur les techniciens, à qui il demande de l’aide… mais qui ne peut pas toujours l’offrir, particulièrement pour les logiciels dont il ne maîtrise évidemment pas le contenu.



Les demandes particulières
Secteur pédagogique Secteur des technologies
Posséder un ordinateur n’est plus un privilège réservé aux biens nantis. De plus en plus de gens font aussi l’acquisition d’un portable, qu’ils souhaitent apporter au bureau. Évidemment, ils prétendront qu’ils évitent ainsi à leur établissement d’avoir à leur fournir un équipement.

Au-delà du portable, les gens optent pour des configurations avec une carte de son particulière, une carte vidéo spéciale, et un écran dont la dimension semble toujours largement plus grande… que celle de l’ordi fourni au travail.

Les enseignants demandent des installations particulières, et immédiates. Ces requêtes sont normalement traitées après celles qui touchent le grand nombre, d’où un délai entre le moment de la demande et sa résolution. Ceci sans compter l’importance du travail requis du technicien, qui aura à déployer tout autant d’efforts pour une seule personne qu’il en déployait auparavant pour 450 ou 500.
Mythes et préjugés
«J’ai une souris comme ça chez nous, un grand écran et un clavier sans fil. Si j’ai été capable de me le payer, je ne vois pas pourquoi le cégep ne pourrait pas me donner la même chose.»

«Je vais être plus productif si j’ai un écran plus grand.»

«J’ai la version X du logiciel Y à la maison. Je veux avoir la même sur mon ordinateur au cégep.»

«Les techniciens devraient me fournir un service de dépannage si mon ordinateur de maison ne fonctionne pas bien. Je l’utilise aussi pour mon travail, après tout.»

«Encore une maudite bébelle inutile qui ne servira à rien! Cela va ma demander de personnaliser ce poste et il va falloir que j’y revienne toutes les fois qu’on fera une mise à jour globale.»

«Comment veux-tu que je mette son appareil en ordre, ses enfants ont installé n’importe quoi.»

«Il ne sait pas ce qu’il fait avec son appareil, c’est plein de virus et il est toujours instable. Il faudrait tout effacer et réinstaller au complet, mais le propriétaire n’a pas les logiciels originaux, presque tout ce qui est sur cette machine est piraté.»

«Le prof veut que je fasse un back-up de son appareil à sa place. C’est à lui de s’occuper de ses affaires.»

La réalité
Certains enseignants viennent travailler avec leur propre équipement. Cependant, cette «générosité» est porteuse d’un danger réel : cet appareil n’est pas la propriété de l’établissement. Cela veut dire que son propriétaire installera ce qu’il veut dessus ou omettra d’installer des outils importants. Imaginons un enseignant qui n’aurait pas pensé à faire la mise à jour de l’antivirus de son appareil et que celui-ci ait été infecté à son insu. La présence de ce produit sur le réseau de l’établissement pourrait avoir alors des conséquences fâcheuses. Il est possible qu’il devienne un vecteur de propagation virale, infectant de nombreux postes et éventuellement atteignant des serveurs, les mettant hors service. On oublie trop souvent que cet appareil avec lequel on mène parfois des combats épiques pour lui faire faire ce que l’on souhaite est devenu un précieux outil de travail sans lequel notre vie deviendrait subitement très compliquée.

Le propriétaire d’un équipement en est responsable, particulièrement pour ce qui concerne son contenu. Il doit donc voir à copier ses données au cas où il y aurait un problème. Sinon, il sera excessivement difficile pour un technicien d’établir un diagnostic précis dans un cas de panne ou de fonctionnement anormal.

Les établissements tendent à installer du matériel uniforme pour éviter des personnalisations qui obligent les techniciens à intervenir constamment de façon ponctuelle. Si je vous dis que 5 p.100 d’un parc informatique a des composantes spécifiques, vous aurez l’impression que ce n’est pas énorme. Par contre, si le parc compte 1 000 appareils, cela se traduira par une cinquantaine de visites individuelles auprès de personnes qui critiqueront le fait que c’est toujours leur équipement qui ne fonctionne pas et qu’ils doivent toujours attendre avant que les choses ne se règlent. Vous devinez la solution, non? Évitez de vous battre pour avoir des appareils personnalisés; le confort très relatif qu’ils vous procureront sera toujours moindre que les inconvénients qu’il génèrera.



Conjoints : défaits?

Beaucoup de commentaires des enseignants sur les désavantages des TIC gravitent autour de la difficulté de disposer des ressources matérielles et des temps de laboratoire requis, et de la rigidité des délais pour l’installation des logiciels demandés. Bien que l’utilisation d’Internet leur permette d’amener les élèvesà intégrer les technologies sans trop de planification, les enseignants n’ont pas beaucoup de latitude pour «improviser» ou être créatifs avec les TIC en les mettant à profit, à la volée.

Du côté du personnel devant assurer la disponibilité des outils, les demandes sont nombreuses, variées et même parfois incompatibles. Les ressources qui doivent être installées sur les appareils sont soumises à des contraintes de puissance de processeur, de mémoire vive et d’espace disque, sans oublier certains périphériques spécialisés (numériseur, graveurs, accès facile à des ports USB, etc.). Comme les parcs d’équipement renferment des appareils issus de différentes technologies, le casse-tête est total! Combinez le tout aux exigences d’une planification serrée, question d’éviter d’avoir à acquérir de coûteux laboratoires informatiques, et vous avez là un mélange fragile, prêt à exploser au moindre choc.

Le danger réside ici dans l’isolement des groupes à l’intérieur de leur position respective. Au fil du temps, le sentiment de défaite s’installe, chacun ne réussissant jamais à trouver la pleine satisfaction de ses exigences, toujours limitées par celles de l’autre. Un fossé apparaît et se creuse, compliquant ensuite l’établissement de ponts de collaboration.


Conjoints d’effets!

Jamais il ne sera possible d’éliminer tous les irritants, mais comme dans tout couple, le secret de la longévité et du plaisir réside dans la communication et l’ouverture.

D’une part, les personnes qui gèrent les technologies se doivent de garder l’esprit ouvert et de reconnaître que les regroupements de clients les plus importants sont d’abord les étudiants et, ensuite, les enseignants. Cela demande un ajustement, un repositionnement, voire une révision des mandats et des schémas d’intervention. Il faut établir une base commune solide pour les installations, mais elle ne doit pas être «bétonnée» ni constituer l’excuse universelle pour exclure toute forme d’adaptation. Le propre des pédagogues n’est-il pas d’intégrer et d’encourager le changement?

D’autre part, les enseignants doivent comprendre que leur établissement n’aura jamais une flexibilité complète et entière. Il existe de lois, des politiques, des règlements à respecter. Les préoccupations de sécurité, de vol d’identité et de confidentialité sont des incontournables qui comportent leur lot de limitations – pas toujours bienvenues, mais nécessaires. De plus, la gestion est souvent soumise à la loi de la majorité et le potentiel de réalisation des projets épouse aussi cette logique. Les gens diront toujours que leur appareil désuet pourrait être remplacé, qu’Internet est lent au collège alors que chez eux «ça va plus vite», qu’ils ont un plus grand écran, une meilleure souris, qu’ils veulent tous des canons multimédias dans tous leurs locaux.

Les moyens limités des établissements d’enseignement obligent à faire des choix. Cependant, beaucoup de compromis sont possibles si on se rencontre et si on discute de façon constructive.

Il faut tout tenter pour obtenir des effets maximaux compte tenu des sommes investies. On devrait ainsi passer sans trop de peine de conjoints défaits à conjoints d’effets!

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015