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 Numéro 23, Avril 1998 
Les TIC au service de l'apprentissage : entre la méfiance et la fascination Version Imprimable  Version imprimable


Bruno POELLHUBER  (APOP)

    Mon titre tire son origine d'une conférence stimulante donnée par André Ségal dans le cadre du colloque CATIA (Congrès annuel des technologies de l'information pour l'apprentissage) en mars 1998. Je tenterai ici de partager quelques réflexions que ses propos m'ont inspirées. Les termes fascination et méfiance illustrent élégamment deux attitudes répandues auxquelles j'avais fait référence dans un article précédent (« Pratiques pédagogiques et nouvelles technologies », Clic 18, octobre 1997), représentant chacune un certain danger.

La fascination est un piège qui ne guette  pas seulement les mordus de la technologie, qui sont relativement experts, mais aussi les nouveaux venus qui recherchent d'abord et avant tout la maîtrise technique de ces outils qui exercent sur nous un pouvoir d'attraction si extraordinaire. Je nous soupçonne d'ailleurs à l'APOP de parfois succomber, collectivement, à cette fascination. Les logiciels qui se développent sont de plus en plus puissants et faciles à utiliser. Il y a deux ans, la création de pages Web nécessitait la connaissance du langage et des codes HTML ; maintenant, on peut apprendre à construire des pages sophistiquées en quelques heures avec des logiciels tels que Claris Home Page et AOL Press. Les logiciels auteurs de construction de contenu multimédia et hypermédia évoluent aussi dans cette direction (voir l'article sur Hyperpage dans le Clic no 13). Bref, des outils de plus en plus performants deviennent de plus en plus accessibles au commun des mortels. L'éventail des possibilités et la puissance que nous avons au bout des doigts ont vraiment de quoi séduire. Mais, est-ce que le simple fait de déposer l'ensemble de son matériel pédagogique existant sur Internet représente un gain ? Est-ce que de belles images ou un esthétisme poussé a vraiment une utilité pédagogique ? Bref, lorsque nous succombons à la tentation de la fascination, n'est-il pas difficile de situer notre réflexion sur le plan pédagogique ?

Les professeurs qui avouent une certaine méfiance vis-à-vis des TIC, soulignent à juste titre le danger de la fascination en refusant d'utiliser la technologie pour elle-même. Ils voient clair en nous. Mais, c'est aussi pour eux une argumentation bien commode qui peut leur permettre d'éviter de se questionner. Si la possibilité de faire les choses différemment n'est pas suffisamment présente, quel est le danger ? N'est-ce pas le risque de passer outre des utilisations qui représentent vraiment un gain sur le plan de l'apprentissage ? Et n'avons nous pas le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour favoriser les apprentissages des étudiants ? Les TIC nous offrent de nombreux exemples d'applications pédagogiques où un tel gain est évident. Là encore, n'y a-t-il pas une véritable difficulté à vraiment situer la réflexion sur le plan pédagogique ?

En fait, les administrateurs autant que les professeurs doivent tenter de répondre à cette question : dans quelle mesure et en quoi les TIC sont-elles importantes sur le plan des apprentissages de nos étudiants ?

Car c'est bien là qu'il faut situer notre interrogation. Ce n'est pas si évident à faire. On se pose parfois la question sous une forme subtilement différente : en quoi les TIC sont-elles importantes pour mon enseignement ? La réponse est alors radicalement différente. Bien que les TIC offrent aux professeurs des outils nombreux, conviviaux et puissants pour faciliter leur travail, ils ne représentent en rien une nécessité pour l'enseignement. Les professeurs en exercice ont déjà un mode d'organisation de leur enseignement qu'ils jugent assez satisfaisant, en ce sens qu'il leur permet de couvrir adéquatement leur matière et d'atteindre raisonnablement leurs objectifs. S'il n'y a pas de besoin perçu au niveau des pratiques pédagogiques, pourquoi changer ?

Entre la méfiance et la fascination donc, il y a la pédagogie. Pour utiliser les TIC de façon pertinente en éducation, et pour entrevoir leur importance et leurs possibilités réelles, nous devons passer d'un questionnement sur l'enseignement à un questionnement sur l'apprentissage. Nous ne devons pas penser à planifier les 45 ou 60 heures d'enseignement dans un cours, mais plutôt les 90 ou 120 heures d'apprentissage. C'est plus vite dit que fait. Nous devons nous mettre véritablement dans la peau de nos étudiants et nous les imaginer alors qu'ils sont engagés dans un processus d'apprentissage parfois ardu. Nous pouvons alors nous interroger sur la façon dont on peut leur faciliter la tâche et sur les gains que l'on peut réaliser avec les TIC.

Laissez-moi vous donner un exemple simple d'une utilisation pédagogique pertinente et efficace des TIC dont j'ai été témoin récemment. Toujours dans le cadre du colloque CATIA, j'ai assisté à une présentation faite par M. François Doré, professeur de pharmacologie à l'Université Laval. Entre autres choses intéressantes, M. Doré a élaboré une série d'animations 2D pour illustrer les mécanismes d'échange des neurotransmetteurs et les mécanismes d'action de certains médicaments. Vous trouvez cette phrase difficile à lire ? Imaginez 15 semaines ! Je me suis retrouvé d'un coup dans mon cours de psychophysiologie, fascinant, mais combien ardu ! Les noms étaient longs et complexes, les termes peu familiers. La description des mécanismes d'action exigeait la lecture plusieurs pages d'un tel vocabulaire. Or, en l'espace d'une animation de 8 secondes, je voyais cette matière défiler sous mes yeux de manière simple, facile à comprendre, efficace et extrêmement riche. Il devenait facile de me remémorer ce que pouvait être un « mécanisme d'inhibition de la recaptation de la dopamine par les mitochondries ». En fait, en l'espace d'une animation bien montée de 8 secondes, non seulement la matière m'était-elle présentée sous une modalité sensorielle différente, mais sous une forme extrêmement bien organisée et structurée, beaucoup plus parlante et riche que la forme textuelle. Il était, pour moi, tout à fait évident que le fait de voir cette animation ou même de pouvoir la jouer, la rejouer et interagir avec elle aurait grandement facilité mon processus d'apprentissage. Le paradoxe, en fait, c'est d'essayer de rendre compte de cet exemple par un texte. Pour illustrer mon propos, c'est l'animation elle-même qu'il vous faudrait voir !

Nous les mordus, pouvons-nous mettre un peu de côté la fascination qu'exerce sur nous, en soi, la puissance et la performance des nouveaux outils ? Pouvons-nous passer des discussions techniques à des discussions pédagogiques ? N'est-ce pas sur ce terrain que nous rejoindrons ceux qui entretiennent une certaine réserve ? Et vous, les réservés, n'y aurait-il pas lieu de vous questionner sur les changements de pratiques qui pourraient favoriser les apprentissages ?

Je crois que nous avons la responsabilité à l'APOP d'essayer de susciter une réflexion collective sur ce terrain. Nous devons peut-être rechercher des exemples simples d'utilisation pédagogiques pertinentes et efficaces des TIC, où il y a un gain évident en termes d'apprentissage, et les communiquer. Il serait peut-être intéressant que ces exemples soient rattachés à une discipline. Nous pourrons peut-être alors graduellement dégager des éléments tels que : à quelles conditions y a-t-il un gain en termes d'apprentissage ? Quelles sont les limites ou les dangers d'une utilisation de cet outil sur le plan de l'apprentissage ? Comment doit-on tirer parti des fonctionnalités de ce logiciel ou de cet environnement sur le plan de l'apprentissage ? Etc.

Bien modestement, dans le cadre d'un projet de recherche actuellement mené au collège Laflèche, nous avons élaboré et programmé un signet collaboratif où vous pouvez déposer de tels exemples, directement sur Internet, à partir de votre fureteur. C'est une initiative qui a été réalisée dans le cadre du « Programme intégré en sciences, lettres et arts », mais le site peut recevoir des suggestions pour les disciplines principales de la formation générale, des sciences de la nature, des sciences humaines et du baccalauréat international. C'est un premier pas pour une mise en commun des ressources que nous connaissons collectivement, dans l'esprit du développement de la future Salle des profs. Éventuellement, c'est un projet qui se développera peut-être davantage si votre intérêt se concrétise et qui pourra être déplacé sur le site de l'APOP. Voici donc l'adresse du signet collaboratif : www.site.clafleche.qc.ca/pedago/signet/Cours.Voir.asp?ProgId=31.

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