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 Numéro 40, Mai 2001 
Soubresaut d'un amant du livre Version Imprimable  Version imprimable


Robert Pellerin, Responsable de l'édition  (Centre collégial de formation à distance)

J'ai un aveu à vous faire: l'engouement pour Internet et la vague du tout en ligne me rendent nostalgique, comme un vieux typographe devant un logiciel de traitement de texte, et dubitatif, comme un portraitiste flamand devant un appareil photo.

J'aime toucher le livre, l'ouvrir, le feuilleter, sentir sous mes doigts la fragilité et la souplesse du papier. Il y a, dans mon rapport avec le livre, un côté sensuel jouissif que je ne retrouve pas, encore, dans ma relation platonique avec la gent virtuelle du Net. Je sais, je sais, il faut savoir s'adapter, le contraire serait tout à fait réactionnaire (et peut-on trouver vocable plus condamnable que réactionnaire?). Par contre, un épanchement, ne serait-ce qu'un seul, pourrait peut-être me guérir de mes craintes, ne croyez-vous pas? Je vous prie donc, chers lecteurs, de pardonner mon égarement épistolaire momentané et de le considérer comme une étape nécessaire du processus d'autoguérison.


Rubrique nécrologique
Tout comme l'a fait Georges Perec avec la lettre e dans son roman La Disparition, je soupçonne les internautes de vouloir faire disparaître toute trace des mots page, édition et tirage de leur vocabulaire.

Ainsi, dans le contexte d'un document en ligne, qu'adviendra-t-il de la charmante expression "belle page"? Cette locution, qui désigne la page impaire d'un livre imprimé, est appelée à se perdre dans le cyberespace du fait que la notion même de pages paires et impaires n'existe plus dans le cas des documents diffusés dans Internet.

La pure et simple page blanche, indispensable dans le livre, annonciatrice d'un nouveau départ, devient un anachronisme quand transposée dans Internet.

La page titre, où figuraient autrefois, dans des objets que l'on appelait alors des livres, le titre et le nom de l'auteur et de la maison d'édition, devra elle aussi céder sa place, pour être aussitôt remplacée par la page d'accueil (surprise, ici, le mot page a réussi pour l'instant à garder son droit de parole).

Les pages liminaires - ces pages placées en tête d'un ouvrage, avant le texte - devront-elles aussi se sacrifier au profit d'un quelconque hyperlien?

La double page - terme que l'on utilisait à l'époque moyenâgeuse de l'édition pour désigner deux pages qui se faisaient face et sur lesquelles s'étendait une seule illustration - est considérée comme obsolète par tous les routards de l'inforoute. Quant à la double page centrale - sise au centre d'une publication, et porteuse de fantasmes alimentés par certaines revues libidineuses -,on n'en parle même pas: c'est où le centre d'un document en ligne?

Le même sort attend les pages en regard - deux pages qui se font face: aux oubliettes, avec toutes les autres expressions contenant le mot page.

Partie qui couvre, qui enserre les pages d'un livre: voilà une bien tendre définition de la page couverture. Moi qui ai toujours aimé sentir le grain de la page couverture d'un livre, et considéré la lecture de la quatrième de couverture comme un préliminaire essentiel, je me sens, devant un document en ligne, comme un amoureux éconduit. Une autre activité lubrique qui m'échappe.

L'édition de luxe - une édition comportant un nombre limité d'exemplaires imprimés sur du papier de qualité supérieure et dont la reliure est particulièrement soignée - devient une notion caduque, au grand dam des lecteurs esthètes. La notion d'édition à tirage limité - un petit nombre d'exemplaires souvent imprimés et reliés plus luxueusement que ceux de l'édition ordinaire et auxquels on attribue habituellement des numéros consécutifs - sombrera également dans l'oubli.

À l'ère de l'intervention instantanée en ligne, l'édition augmentée et révisée sera rangée sans ménagement dans le placard, aux côtés de l'erratum honteux, maintenant inutile. Par ailleurs, l'expression édition épuisée nous quittera elle aussi, emportée par la vague déferlante d'Internet.

Et je passe sous silence la disparition d'expressions et termes comme L'achevé d'imprimer (note placée à la fin d'un livre et comprenant la date d'achèvement du tirage, le nom et l'adresse de l'imprimeur), exemplaire (chacune des reproductions d'un ouvrage imprimé faisant partie d'un même tirage), tirage (quantité d'exemplaires sortis de presse en une fois), tiré à part (extrait d'un ouvrage, publié séparément sous forme de brochure), exemplaire de presse (exemplaire d'un ouvrage envoyé gratuitement à la critique au moment de sa publication ou avant), exemplaire de dépôt légal (exemplaire de toute publication, remis gratuitement à l'État au profit des collections nationales), veuve (ligne seule au bas d'une page) et orpheline (ligne seule au haut d'une page).

Au-delà du deuil multiple que je vis, je me pose également certaines questions existentielles sur les pratiques de l'édition dans Internet. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop de vous les exposer ici.

Des doutes
Qu'arrivera-t-il avec le dépôt légal? Devrons-nous un jour remettre à l'État un fichier de chacun des documents que nous diffusons en ligne?

L'annexe, partie placée à la fin d'un ouvrage et constituée de notes ou de documents complémentaires, pourra-t-elle survivre à l'invasion des hyperliens?

L'ISBN (International Standard Book Number) (le numéro qui identifie sur le plan international chaque livre) aura-t-il encore sa place dans les documents en ligne?

Y a-t-il des normes de présentation et d'appellation du générique (communément et faussement appelé page des crédits)?

Internet signifiera-t-il la fin des collections (série d'ouvrages ayant une unité)?

Et maintenant…
Ah, le pouvoir libérateur de la confession! Je me sens mieux, plus léger, et disposé même, je dois l'avouer, à me laisser convaincre d'embrasser une nouvelle maîtresse, aussi virtuelle soit-elle. Quelqu'un saura-t-il me fournir des arguments convaincants? Y a-t-il des adeptes du clavier et de la souris qui sont prêts à partager leurs expériences enrichissantes? Mes doigts, en proie à d'irrésistibles envies, ne demandent qu'à découvrir de nouveaux plaisirs…

J'attends vos confidences et déclarations.



NDLR Cet article paraît dans le dernier numéro du CLIC pour l'année scolaire 2000-2001. Nous pensons déjà à l'année prochaine. Vous voulez réagir aux propos de Robert Pellerin et nous fournir des arguments, non pas contre le livre mais pour la publication en ligne? Faites-nous parvenir vos textes et nous les publierons dès la rentrée dans le CLIC no 41. À vos claviers!

Creative Commons License Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons. Dernières mises à jour : 10/04/2015