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 Numéro 57, Mars 2005 
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Marcel Fortin
Enseignant de français
Retraité

Depuis plusieurs jours, j'interroge de magnifiques banques de données présentées sur deux cédéroms. Elles nous proposent des chemins de découverte de deux auteurs québécois : Émile Nelligan et Saint-Denys Garneau, des poètes. Vous dire l'effet qu'a eu sur moi le fait de retourner dans le monde des études littéraires après tant d'années consacrées à l'enseignement du franco-québécois et des nouvelles technologies de l'information… est à peu près impossible! Parfois, je me retrouvais professeur de littérature, parfois je mesurais le virage pédagogique pris voilà bien 20 ans. Oui, je l'avoue, j'ai tourné le dos à l'enseignement de la littérature, car je ne trouvais plus de lecteurs des œuvres de nos écrivains! Enseigner la littérature à des étudiants qui refusent de lire, de croire à la magie des mondes virtuels littéraires et poétiques m'attristait trop. Et je me sentais trop seul dans mon combat... Surtout, il n'y avait pas d'outils documentaires comme ceux que j'ai maintenant entre les mains. Aussi me suis-je demandé, en consultant ces banques, si aujourd'hui j'accepterais de reprendre l'enseignement de mes amours... J'y réfléchis encore.

Mes premières impressions? D'entrée de jeu, je salue le travail extraordinaire accompli pour rédiger ces innombrables fiches organisées autour des œuvres, des idées, des événements sociaux ou artistiques marquant la vie des auteurs. Un travail intelligent, soigné, avec accès instantané aux textes... Vraiment, de la bien belle ouvrage! Partez vous promener sur les nombreux chemins de ces mondes et vous serez surpris de la dimension plurielle que ce rassemblement intelligent d'informations donnera à votre regard sur Nelligan ou Saint-Denys Garneau. Bien des souvenirs de vos lectures antérieures vous reviendront en mémoire… Je vous mets au défi de le faire.

Mais voilà plus d'une semaine que je réfléchis à ces questions concernant l'enseignement actuel de la littérature et que je deviens de plus en plus mal à l'aise... Car, je me le demande : toutes ces belles informations bien consignées sur des fiches pourront-elles faire trouver le plaisir littéraire ou poétique aux étudiants d'aujourd'hui? Telle est la question qui me préoccupe, non pas à cause des contenus de ces fiches, loin de là, mais parce que, selon moi, on ne peut tomber en amour avec des banques de données qui découpent, déchiquettent tout. Elles ne donnent pas le feeling d'une vraie lecture enflammée, contagieuse. Les banques de données ne nous allument pas, je pense! Elles nous renseignent, tout simplement. Mais en littérature (et surtout pour l'enseigner, la faire découvrir), il faut plus, infiniment plus. Je rejette donc du revers de la main ces trésors d'informations que sont ces deux céderoms? Non! Car ils me font retrouver un peu les plaisirs incendiaires vécus dans ma lointaine adolescence et me prouvent que j'avais raison de m'enflammer avec La Romance du vin ou Je marche à côté d'une joie....

Les lignes qui précèdent trouvent encore plus leur justification avec la découverte d'un troisième disque (DVD), Nelligan, profils et regards... Celui-là a le mérite de nous faire comme toucher du doigt le personnage Nelligan. Le poète a bien existé, il a vécu, il est mort fou, on l'a chanté..., tous ces documents de première main nous font remonter les années pour nous donner un moment l'impression de vivre en même temps que Nelligan, en écoutant la musique qu'il aimait, les chansons tirées de certains de ses poèmes... Avec ce DVD, nous sommes bien loin de la mosaïque des fiches des deux banques précédentes, et c'est heureux selon moi. Ce Nelligan, on peut s'y attacher plus facilement et plus longtemps, car il nous donne des émotions. Avouons même qu'il démontre l'utilité des banques de données évoquées plus haut. Ce Nelligan établit un contact humain réel.

Et me voici de nouveau mal à l'aise, car je me rends bien compte que si les banques de données n'allument pas, ne passionnent pas, elles permettent pourtant d'approfondir des lectures antérieures. Or, cela s'applique bien à moi, qui connais déjà ces auteurs, mais qu'en est-il pour les étudiants? Je me vois forcé ici d'affirmer ceci : ce qui manque aux banques de données Nelligan et Saint-Denys Garneau (Interprète), c'est justement ce pouvoir de contact pourtant réussi avec le DVD Nelligan. En fait, on devrait dire que ce sont là des dossiers visant à rafraîchir l'esprit des professeurs, à les aider à compléter rapidement leur préparation de cours... Mais il leur appartient de devenir des allumeurs de réverbères, des « interprètes » contagieux. Sans contagion de plaisirs, d'émotions, l'enseignement de la littérature est raté, à mon humble avis.

Ma conclusion, vous le devinez bien, consistera à souligner le beau travail de ces rédacteurs concepteurs, en souhaitant que leurs efforts servent à mieux qualifier les professeurs de littérature, à parfaire leur formation sans éteindre leurs passions, leurs émotions. Je regrette que les exemples de poèmes récités dans les banques interprètes ne soient pas plus convaincants, plus contagieux. J'aurais aimé entendre un Albert Millaire ou une Monique Miller dans la Romance du vin...

Le défi de l'enseignement de la littérature au collégial est celui non pas d'une dissertation à réussir, mais d'une théâtralisation, d'une mise en scène efficace, pour rejoindre notre jeunesse. Pour enseigner la littérature, il nous faut plus que jamais des professeurs artistes, « interprètes »...

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